28/03/2001
art mécanik
hurle
motels murder
xia

 

L'homme qui est mort avec sa moustache
Close shave
Sonet safety razor ®

I come in. J'arrive. Sais pas quoi faire. Mets le tablier du volontaire, lave les mains sales des intentions non avouées, comme un Pilate dans un four crématoire, les mains pleines, qui sait pas qui gracier. C’est qu’ils sont là. 50 du côté des hommes, 50 du côté des femmes. La tête comme un village mal rasé, le corps bombardé, les draps verts et les brancards, les lits bas, cordés comme un camp de réfugiés. Derrière le rideau, 50 autres lits de camp. Les femmes.
Il veut du lait. Milk. Me renseigne, fais bouillir l'eau, y mets le lait en poudre, le tout room temperature, comme la première chose que l'on demande tous en naissant. C’est la première chose que j’ai fait à Kaligath.
Lui donne à la cuillère de plastique. Il respire comme un barrage hydraulique hors d'usage. De l'eau dans les poumons. Doctor, doctor. De la crasse dans la peau, de la morve dans la barbe. Il est arrivé dans la nuit. Il y en a qui arrivent jamais au bon moment. Il y en a qui viennent prendre un dernier repas, une dernière nuit dans de vrais draps. Puis, ils meurent. Ils laissent le lit pour d’autres.
Milk à la cuillerée, 3 cuillères, doctor, me prend solidement le bras d'une main millénaire, doctor, doctor, can't breath, je l'aide au ventre de ce que je connais. Je ne connais rien. Mets ma main sur son ventre, sur sa peau fatiguée, plissé, parchemin. Doctor, doctor. Déjà l'impuissance.
Sais pas quoi faire.
Me lave les mains. Un peu de vaisselle industrielle, la seule que je ferai, arrange les oreillers comme si l'endroit où l'on met sa tête pour mourir, pour dormir, pouvait repousser la grande salope, la cochonne, la grosse truie. Peut-être que l'endroit où l'on met sa tête pour mourir, ça change quelque chose à la grosse cicatrice sale, à la poussière qui devient poussière dans l'œil. Peut-être que c’est pour ça qu’ils viennent, pour avoir un endroit, parce qu’ici, dehors c’est pas un endroit, c’est le trou du cul du monde.
Reviens le voir. Je dois le raser. Je fais mes armes, mon blaireau, mon savon, ma pioche, mes lames. Sans gants ou avec gants ? À cause des 100 000 virus qui empêchent l'amour sans garde du corps, sans bouncer caoutchouté, sans gants ? Comme la loterie ? On risque aussi qu'un avion nous tombe sur le nez, et c'est lui que je dois raser, lui, avec la mousson dans les poumons, avec l'huile sale dans les rouages de la vie qui te passe sur la peau. Le visage aujourd'hui, la tête ce soir. Comme un réfugié, comme la roue de la vie à l'envers, Svastika, Auschwitz, comme un disque joué backward pour les messages subliminaux. La solitude est la Gestapo de l’âme, la pauvreté à cette profondeur est un four crématoire.
Doctor? Doctor? I'm sure that some will come, but now we have to shave you. So don't move, otherwise it will cut, and the gloves are still in the compartment, you know, and the blood today is a deadly poison, le blood is un enfant de chien lui aussi. Tant qu'il est bleu, c'est beau, c'est ok, mais les choses ont une âme peut-être plus que nous qui avons des livres, et le sang rouge donne la peur caoutchoutée, you know, 1 % de l'Inde n'y a pas pensé, c’est pas beaucoup, mais ça fais 10 millions ça, 1%. Anyway, le foam, le blaireau, le savon et la petite machine avec la switch pour un peu d'eau chaude, I'm learning. On ne rase pas les inconnus tous les jours. Les villages eux, pourtant…
Et c'est parti. La centrale hydraulique dans les poumons, les deux côtés du rasoir, les deux versants de la médaille, les deux versants du visage, les deux étapes de l'homme, la vie, la mort, not the moustache, not the moustache, tomorrow, no, yes, no, yes, ok, ok, I'll do the face, and we’ll see for the moustache, le poison rouge de l'inexpérience qui coule, sans gants, on n'y pense même plus, vous n’étiez pas là. Why do you insist ? Tomorrow. On apprend à patiner comme on patine sur deux lames. La barbe est longue. Longue est la faim et gros sont les barrages dans sa mousson, comme l'électricité chez nous, ne mets pas ta langue sur la prise, ne mets pas d'eau dans tes poumons. Il se débat, mais c'est mauvais pour mourir si tu as de la barbe, it is almost over, just the moustache, tomorrow, please, tomorrow. La lame continue. L'expérience rouge rentre tranquillement et le sang bleu, le ventre qui se lève difficilement, ne reste que la moustache, Korak et moi décidons de garder la lame. Korak mon ami au futur, le leader du coté des hommes parce que du côté des femmes, c'est les sœurs, les missionnaires de la charité. Et l'homme qui lève le ventre comme on lève un boulet. Décidons de garder la lame dans une enveloppe comme une lettre au père Noël. Qu’est-ce que je veux à Noël ? Qu'on ne meurt plus seul. Change la lame comme un champ de mine, tranquille, sans gants, sans sang, please tomorrow, why do you insist ? et le dam, et les turbines, les longs poils dans le petit pot rouge et le blaireau dans le petit pot vert, et le savon plein de poils, et l'inexpérience, tomorrow, tomorrow is today, les mains comme des plaies au corps, comme si la roue de la vie lui avait passé dessus, les yeux qui regardent au travers l'eau du petit pot rouge et l'eau du petit pot vert, au travers l’eau de ses poumons, God save me, please God save me, le petit côté de la lame et le moins petit côté de la lame. Please, God, save me, save me God, please, save me, why do you insist? The moustache tomorrow… Ok, I’ll change blade, put yours on top of the drawer, shave the man with the bump on his head, another man in unhuman shape with a star observatory on his head, then I’ll come back for the moustache. Go on top of the drawer, take a new blade with both side of life, throw the other one in the used needle deposit box, go wash my hands, shave the man with a telescope scalp, le rase de près, l'homme avec l'observatoire sur la tête comme un gros kyste, une grosse bosse molle, une balle perdue rasée de près, un télescope vers le paradis, have a little more experience but still open the red gate on his upper lip, wipe off the foam red blood, lave mes mains, va en haut de l'armoire, prend la médaille à deux tranchant, jette l'autre dans le cimetière à seringues et va raser la moustache. Les docteurs sont là. Plus tard la moustache. Ce n'est pas le temps du barber shop mais du soluté, les laisse faire.
Le dîner. Wash my hands, take the plates, et l’homme qui ne veut plus que ses lèvres existent, qui ne veut plus exister du tout, lave mes mains, et l’autre qui va mourir demain avec les couilles comme un pie de vache, lave mes mains, et les plaies de lits, les hommes squelettes comme en 45, and the other man in foetus position, the new born old man, le vieillard nouveau né en position fœtale, feed him, le nourrit d'un mix de biscuit, lait, eau, suppléments, banane, parce que l'homme descend du singe, non pas de la centrale hydraulique, wash my hands.
Pendant le dîner, pendant que je nourris Dadu, grand-père, l’ange squelette aux ailes brisées en position fœtale, me rends compte que les docteurs sont partis, que la centrale nucléaire a un drap vert sur le corps. Fermée. Hors d'usage. Un drap vert sur le visage.

Il est mort avec sa moustache

Tomorrow will never see the day.

Tomorrow, ça voulait dire que c'est la grande faucille du grand barbier bourreau qui s'en occupera. God save me disait-il. St-Pierre est un barbier ouvert 24 heures sur 24. Mais l'homme n'est pas chrétien, il est sûrement hindou ou plutôt musulman, je ne sais pas. Et moi, le touriste, le voyeur, l'étranger, qui l'accompagne vers son ou ses dieux, moi qui ne parle pas sa langue, qui ne connaît pas sa religion, qui a grandis de l’autre bord de la terre avec assurance maladie. Il est mort avec sa moustache. Je ne sais pas son nom. Personne ne sait son nom. Il est arrivé hier. Les Indiens ont des noms très longs. Ils y mettent l'histoire de leurs pays, de leurs ancêtres, de leur vie. Je ne suis jamais capable de m'en souvenir. Ils ont tous le même nom pour moi. Désolé. Mais ils ne sont pas tous morts avec une moustache. Et lui, son nom, il n’a pas eu le temps de nous le dire. Personne ne le sait. Et demain restera toujours aujourd'hui pour lui. Et moi, dorénavant, je me raserai avec un blaireau et une pioche. Ils sont combien à être morts sans nom aujourd'hui ? À être morts dans les bras d'un étranger ? Avec des lames à deux tranchants ? Les 50 lits du côté des hommes sont encore là. 50 autres du côté des femmes. Les lits sont pleins.

Sonet safety razor. God save me please, no the moustache. Tomorrow, the moustache.
Why did I insist?
Il est mort bien rasé. Il est mort avec sa moustache.

Use SONET safety razor ®. Made in India.
Because nobody wants to die without a clean shave.

Because nobody wants to die alone.




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