31/10/2001
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La gueule du monstre
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10th Bosnian landmine - 2nd nightmare

Je suis en noir et blanc avec un souvenir rouge violent à l’ombre du bleu bosniaque, du bleu des casques. Et des cadavres. La variole semi-automatique a défiguré la peau de mes murs, l’âme de mon peuple. Depuis, je cicatrice tant bien que mal, plus mal que bien, je coagule avec du béton armé haute tension. Et j’attends. J’attends que les générations poussent, que la haine fermente, que la rivière, la plaie ouverte en mon cœur même change de couleur. Des ombres voilées errent dans mes rues comme un virus dans les veines de la mémoire. Ce sont les morts. Ils passent sur les visages gris de mes habitants, dans les maisons des délogés de la haine, des expatriés vers l’au-delà. Ils errent. Il y a plus de morts que de vivants. La mosquée a été rasée de près, l’herbe repousse. Plus aucune trace. Do not wipe blade. Les cris sont encore là, silencieux, 3è degrés. Les flammes invisibles hurlent au passé. Leur odeur est encore présente, noire, qui arrache les yeux, qui asphyxie. Qui assèche les regards. Les hommes sont génétiquement modifiés, ils portent la haine silencieuse et la peur bleue de génération en génération comme un bagage honteux. Ils portent leurs morts dans un utérus de remords. 10 700 morts sans noms, 6 000 viols innommables disent certains. En 4 jours. Ils ont appris le regard qui fuit ou ils imposent le regard qui tue. Personne n’est le bienvenu dans ces maisons volées, entre ses murs troués. Le sang bleu de peur qui coule dans leurs veines n’est plus à eux. La haine est un vaccin contre l’oubli. Les enfants font semblant. Ils ne posent pas de questions. Ils sautent sur les mines du passé. Ils savent. Ils regardent ailleurs. Ils guettent les présences, les fantômes, ils voient que la frontière entre la vie et la mort n’existe plus, eux immortels, les mains propres, les ballons sales, ils évitent de jouer à la guerre. Ils savent qu’un jour ils apprendront. Un jour ils partiront. Ils traverseront la frontière entre les peuples. Mais la haine fermente.
C’est que la vie continue. C’est que la mort s’endort. Et que le silence règne. Le gris prend le dessus. Mais le rouge coule encore, invisible, dans les rêves, sur les mains. Le rouge, la couleur du passé, le souvenir, le remords au paysage noir et blanc. Le rouge qui coule encore par en dedans, comme un pigment indélébile, camouflé. Le rouge. Le contraste au bleu du sang asphyxié, au bleu de la peur, et des casques qui n’ont rien fait. Qui ont menti. Qui se sont trompés de formulaire. Qui ont négocié. Le bleu des casques qui parlaient de protection internationale à la veille de la fin du monde, la veille du gouffre. À la veille du 11 juillet 1995.

Je suis Srebrenica.

Le bout du monde, c’est moi. Je suis la gueule du monstre, l’haleine de la haine. Je suis bleue. Je suis une mère qui cherche ses fils. Qui cherche son mari. Je suis symbole de l’horreur au cœur de la guerre. Je suis un porc égorgé, un blasphème. Une tache nauséabonde à l’ordre mondial. Un black mail muet que l’on ne peut tuer. Un virus qui dort.

Mais qui fermente. Un jour, je saurai manger les lions.

Toi ! Combien en as-tu tué ? Toi ! Combien en as-tu violé ? Et toi qu’as-tu
dit ? Qu’as-tu promis ? Et où est-elle, la protection de la communauté internationale ? Où est la vérité ? Et où est mon mari ? Où sont mes fils ?
Où sont les 10 000 disparus ? Quel nom donner aux 7400 cadavres sans
identité ? Et où les enterrer ?
Potocari.

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