06/03/2002
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LA CITÉ INTERDITE
05- Massage centre of the blind

Am I dreaming or am I awake? Am I a man or a butterfly? When I look at the clouds do I see rain or dancing elephants? When I look in your eyes do
I see pity? And are the butterflies dreaming of me?

I feed the lions.
Life is dying every day; death is living one last time.

 

Cinquième rizière rouge.
Roller coaster bus. Devant moi, un vieux, les yeux au travers la fenêtre givrée. Dans ses yeux, le siècle. Ta mère avait les pieds bandés. Et toi, tu regardes ailleurs. Toi, rééduqué par la garde rouge, père de famille vendu par tes enfants pour les pages d’un livre. Dans tes yeux, je vois la grande marche, le pas vers l’avant, le groupe des quatre et les cent fleurs qui s’ouvrent, rouge couteau, dazibao. Tout ça dans le vague sans parole de ton regard intérieur. Lorsqu’on est un milliard trois cent millions dans la même pièce à se partager le poêle, on se fait un château derrière les pupilles. Et toi, tu gardes le silence comme d’autres gardent les mausolées et les places publiques.

Cité dortoir, karaoke thoughts, générations marteau piqueur, peuple sans temple, bombe à retardement. Pilleurs de pagodes, castrateurs de passé, parricides, émondeurs d’arbres généalogiques, délateurs en série, endémiques, épidémiques, vandales de cimetières, assassins d’ancêtres, gardes rouges, chiens de garde et abattoirs de chiens. Tout ça comme un éclat dans l’œil. Comme une larme qui flotte et qui ne coulera jamais. Tu as tout vu. C’est ici que dieu est mort, derrière tes yeux, crucifié sur le mur fissuré d’un bloc appartement, immolé dans une raffinerie de métal, derrière les champs, assoiffé, perdu dans le désert, dans les laogais, les goulags sino-idéologiques, affamé, isolé. Dieu a été rééduqué derrière l’iris fermé de ton regard soumis. Dieu est mort et c’est une garde rouge qui l’a tué. Et toi, tu en gardes le souvenir derrière le temple saccagé de tes yeux. Tes yeux ridés comme le plan d’une ville.

Les vieillards ont caché les derniers temples derrière leurs paupières fatiguées. La Chine est le troisième plus grand pays au monde après les souvenirs et les cataractes des vieux.

Derrière mes yeux, j’ai mis les livres de Confucius, les 1001 Buddhas bleus, les caves sans électricité de Dunhuang, les cloches de bronze et les énormes tambours qui gardent les portes des villes. Les lions aussi. Le mâle qui tient le monde, et sa femelle qui tient les futures générations de révoltés et d’indignés, qui les nourrit de ses griffes. J’y ai mis au fond de mon iris noire, les costumes multicolores de mes femmes, les instruments de musique de mes fêtes, l’encens et les tableaux d’encre de mes ancêtres. Entassé comme dans un marché de nuit, j’y ai mis les vestiges de la mémoire, les canaux de Lijiang, les faucons des Naxis, peuple matriarcal, j’y ai mis la calligraphie, les monastères des chapeaux rouges et des chapeaux jaunes, j’y ai mis les montagnes de sucre, l’art des rizières et le bétel des chauffeurs de taxis. Je sais même qu’enfouit dans les dunes de sable et de neige, dans la poussière qui me fait pleurer, se trouvent les laogaïs du Qinghai.

La cité interdite commence derrière mes pupilles. J’y mène une autre vie. Sans camps, sans froid ni délateur. Sans film rouge de propagande. Sans l’étoile unique qui brille dans les manuels de la pensée, dans les couloirs du pouvoir et dans les catacombes de l’oppression, dans les pièces humides et ammoniaques où l’on martèle les idées, où l’on s’assure de l’éclat métallique de l’ordre national. L’étoile rouge qui brille rouge sang. Rouge livre. Face à la surpopulation, face à l’oppression, je me fais une ville les yeux fermés. J’y nourris les générations futures de mes griffes, j’y entraîne les dragons aux arts de Shaolin, j’y soigne les trois Buddhas. Celui d’hier, celui de maintenant et celui de bientôt.

Mais la vieillesse rend aveugle. Je mourrai un jour.
Qui se souviendra de moi ?

Water buffaloes are kings,
black pigs are holy
Buddha is blue
and the butterfly
is only a dream..

 


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