30/04/2003
art mécanik
hurle
motel murders
xia

 

 

EDEN’S MOTEL
NO TRESPASSING

Roman en construction,
Speed limit 50 m/h

3ème partie : Chapitre 3

Les escaliers
    Je ne veux pas tomber.

Les vieux, ça ne dort pas. Et quand on attend la mort, c’est frustrant de ne pas pouvoir passer le temps et rêvant à quand on était jeune. Ou tout au moins, à quand on bandait naturellement. Maintenant, le brouillard s’installe. Deux croûtes blanches, comme du lait caillé sur les yeux. Il n’y a pas de date d’expiration sur la boite de mes pilules. Ni pour la pilule, ni pour l’usagé. Toutes mes autres pilules et même mes doses intraveineuses ont une date d’expiration. Moi, j’en ai pas. Les losanges bleus non plus. Mes yeux voient des losanges bleus partout. Bleu pâle, avec un soupçon de lait. Mon oreiller bien ordonné est odorant. Il sent le lait séché. Caillé. Il est couvert de cheveux gris et de petits morceaux de pellicule morte. Ma peau vieille. Qui tombe par plaque de mon crâne encore partiellement chevelu. On dirait des petits pays qui se séparent de plus en plus petit. La raie de mes cheveux bleu shampooing huileux a un parti indépendantiste, un sentiment nationaliste. Séparatiste. Mes dents même ont gagné leur référendum unilatéral. Elle se sépare une à une et moi, peu à peu, aussi sûrement que je reste en vie, je retourne au pablum, je retourne aux couches. Je suis incontinent. Et ça me fait vomir. Mais à mon âge, on sait vomir dans sa tête, sans que ça paraisse. Je suis incontinent. Et l’odeur d’ammoniac se mélange à celle de mon scalp morcelé, de mon oreiller odorant, de mon haleine de morgue et du vacarme olfactif de mes aisselles. Je me dégoutte. Alors comme toute les fois où c’est trop, je me lève. Je me lève pour ne pas gerber sur les tâches de ma peau parchemin, pour ne pas la réveiller, elle qui est exactement pareille à moi. Une loque dégoûtante au féminin. Mon miroir de chaire odorante. Je sais que je pue, que ma peau est paresseusement gélatineuse sur mes os, que j’ai l’air d’être en perpétuel tremblement de terre parce qu’elle est là, dans ma vie quotidienne pour être mon miroir. Elle est mon miroir. Ma réplique. Sauf pour les losanges bleus. Elle c’est autre chose, je ne veux même pas le savoir. On ne se parle que très rarement, sûrement pas pour parler des variétés de médicaments qu’on prend chacun de notre côté de notre symétrie. On a chacun notre boîte avec nos compartiments. La sienne est rose, la mienne est bleue. Comme nos chambres quand on était morveux. Comme nos pyjamas souillés.

Je mets ma robe de chambre, celle qui engrange mon odeur pour les générations à suivre. Je mets mes pantoufles. Mes ongles d’orteils sont blanchâtres, presque bleus. Elle me regarde. Elle se fait régulièrement enlever ses cataractes, elle. J’assume donc qu’elle se voit dépérir en moi encore plus que moi je me vois dépérir en elle. Elle pleure comme un vieux chien sans poil, qui a de la muqueuse noire aux coins des yeux. Ses yeux pleurent constamment. Effets secondaires des chirurgies. Elle ne vie plus dans un brouillard lait caillé mais dans une givre de gin glacé. Elle me fait vomir. Mais à notre âge, se contrôler, masquer le dégoût est comme une deuxième nature. Je descends donc dans la réception. Dès que je suis hors de sa vue de myope astigmate sénile, je tire sur le tuyau de l’aiguille branché en permanence à une de mes veines caoutchoutées. Le soluté glisse et déboule les escaliers vers la réception. Je m’en fou. Elle soupire. Elle saisit le manège. Je m’en fou. Je vomis dans mon âme toutes les pilules et surtout les diamants bleus que je dissous dans le soluté. Qui lui donne cette teinte bleuâtre, comme de l’eau avec de l’engrais. Pfizer. Viagra. Je descends peu à peu les marche, tranquillement, en économisant mes mouvements pour gaspiller du temps. J’adore répondre aux clients avec cette attitude. Gaspiller le temps qu’ils trouvent si précieux. Puis, je déverrouille les cadenas de la porte, un à un. Et je sors les pieds dans le sable. Tranquillement. Comme un corps de bâtons Popsicle qui manque de colle. Mes pantoufles pénètre dans le sable imbibé de rosé avec un bruit que je devine mais que je n’entends pas. Mon ouïe est morte avant le reste. Le sable colle à la laine brune de mes pantoufles.


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