08/10/2003
art mécanik
hurle
Eden Motel
xia

 

 

EDEN’S MOTEL
NO TRESPASSING

Roman en construction,
Speed limit 50 m/h

Chapitre 4 / 2ème partie

Le lendemain matin
    Lazare saoul, lève-toi et marche.

Je me suis levé le cerveau rouillé comme une épave de sous-marin. Le vide sait ronger comme le sel. J’avais visité le creux des profondeurs de la mer. Il ne m’en restait que du noir. Je me suis lavé le visage, j’ai fait des vagues avec la crème à raser comme un condamné fait sa toilette. Ensuite, j’ai remarqué que ma chambre avait été nettoyée. Mon linge sentait la lavande, il était bien plié dans la commode, le lavabo était propre de la crème d’hier, même le lit ne semblait dérangé que par ma sortie, comme si on l’avait fait avec moi dedans. Il faut que je parte, ça sent trop bon ici.

J’ai mis mon linge plein de sel dans mon semblant de valise. J’y ai mis aussi mes envies de rester, dans le confort des nouvelles amitiés, du sel marin et de l’odeur de homard qui me restait encore sur les mains. Puis je suis allé tester le ressac.

Devant ma porte, une mouette morte.

Ça m’a donné le goût de brailler. C’est con. Une mouette morte. Elle était là, sur le simili-gazon broché qu’il y a sur le ciment devant nos chambres. Juste à côté d’une des chaises rondes en plastique rouge. Le cou cassé. Morte. Analphabète, inarticulé, inutile. Comme tout ce qui est mort. Merde. La mort est une conne, et elle s’installe partout. Dans mes yeux. Je devrais pleurer, la mouette est morte, mais non. Mais non. Je l’ai contourné en me disant que j’allais l’enterrer après ma baignade.

L’eau était fraîche.

Les vagues, taquines.

J’ai nagé vers le large, un peu, mais je me suis vite rendu compte que j’aimais déjà plus la vie qu’hier. Puis, j’ai vu un yacht blanc apparaître à l’horizon et zigzaguer entre les cargos pour se diriger vers la plage du motel. Je suis sorti de l’eau, et me suis dirigé vers ma chambre sans regarder en arrière. Kaïn était là, avec un air de crevaison. Appuyé dans le cadre de sa porte, le regard jaune. La main sur les boyaux. Douloureux. Sans un mot, je me suis tenu à ses côtés, pour recevoir la crue de ses eaux. Mais il est resté silencieux comme un tuyau d’échappement. Ma peau était perlée de sel. Mes pieds, enfarinés de sable fin. Le regard encore houleux sous les vagues de mescalito. Kaïn s’est appuyé sur mon épaule et nous nous sommes assis sur le perron de sa chambre à regarder le yacht millionnaire avancer vers la plage avec la désinvolture des riches. La mouette n’était plus là. Ne restaient que quelques plumes qui dansaient dans le vent comme un fantôme.

Puis Kaïn a brisé le silence pour parler d’un muet.

  - Tu as vu Saül ce matin ?
  - Non.
  - Il va se faire engueuler par les vieux s’il n’est pas là pour accueillir les arrivants.
  - Les vieux ? La réception ?
  - Oui, les jumeaux.
  - Les jumeaux ?
  - Pendant que ma femme faisait de ma Cadillac, un wagon vers les chambres à gaz, le vieux m’a raconté. Ils sont jumeaux qu’il m’a dit. Elle est née avant lui. Quelques secondes. Ils étaient complètement différents à la naissance. Se sont quittés jeunes pour vivre aux deux extrémités du pays. Un sur la côte Pacifique, l’autre sur les rives de l’Atlantique. Aucun des deux n’a eu d’enfants. Plus ils ont vieilli, plus ils se sont mis à se ressembler. Sont devenus identiques dans la vieillesse. Ils sont vieux comme le monde. Ils ne parlent pas beaucoup. À part pour engueuler le petit. Et le petit ne dit rien, comme tu sais.
  - Tout le monde est identique dans la mort.
  - Sauf ma femme. Elle est restée trop jolie pour que la mort la défigure.

Entre temps, le yacht avançait. La jolie au décolleté engouffrant et au tablier moulant est venue les accueillir sur la plage alors que la proue du bateau venait de fendre le sable.

  - C’est elle, Wendy.
  - J’avais deviné. Dangereuse.
  - Jolie. C’est tout.

Puis du pont, une voie nasillarde, presque impossible s’est mis à nous injurier. Un perroquet multicolore et très articulé ponctuait les vagues et les efforts.

Nous sommes arrivés près de l’éléphant blanc privé. Du pont se tenait le capitaine, un play-boy vêtu de lin. Même pas fripé, le lin. Le bronzage, lui, fripé par la marée et le temps qu’on refuse de voir passer. Il nous a demandé de l’aider à descendre un brancard avec une belle femme solide, les jambes recouvertes de bandages jusqu’en haut de la poitrine. Encore des seins ronds comme le réconfort. Kaïn, avec son air de crevaison n’aurait même pas pu servir de chambre à air. J’ai donc aidé le capitaine basané à passer par-dessus bord la riche éclopée. Wendy me souriait, gênée. Son décolleté sentait la lavande. Sa gêne sentait l’amour. La belle vacancière sur son brancard ne manqua pas mon salto arrière sur la courbe des fesses de la ménagère.

  - Merci mon mignon, me dit-elle avec un sourire moqueur.

La gravité de sa voix contrastait avec la gaieté de son regard. Elle semblait bâtie pour le bonheur.

  - Moi, c’est Paloma.
  - Enchanté.
  - Le plaisir est pour moi, répondit-elle. Le plaisir est pour moi.

Et je rougis dieu sait pourquoi.

Nous sommes allé à la réception. Les mouettes ne perdaient rien de la scène et semblaient rire du haut de leur perchoir. Le yacht privé est reparti en laissant une trace sur la plage comme un sexe de femme ouvert sur la marée montante. J’étais encore ivre. Et Wendy avait disparu.

 


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