20/10/2004
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Eden Motel
xia

 

 

Intermède: Snowflake diaries
4ème frontière


Misirak
   

Les poissons nucléaires

Les baleines ont le cœur aussi gros que la terre. Dans leur oeil globuleux se cache l’éternité, ainsi que les secrets du silence. Les Inuits le mangent cru. Debout. Les scientifiques le congèlent et le coupe ensuite en lamelles pour y lire l’age des cétacés, comme dans les stries d’un arbre géant. Dès fois, elles ont 200 ans. Les baleines ont vu le monde sortir de l’enfance. L’océan est un lit douillet pour les cœurs sensibles, elles ont préféré y retourner pour fuir la violence, pour pleurer en paix les idées de meurtres et de suicides des mammifères citadins. L’océan est composé à 70 % de l’eau salée issue des glandes lacrymales des cétacés.

Ils sillonnent l’océan Arctique dans un silence musical, orchestre immense et tranquille d’ultrason qui chante en chœurs les mots inconscients du cœur et de la solitude. Elles sont calmes, les baleines. Et de leur nez, les dauphins savent remonter à la surface les mammifères humains en train de couler. Et de leurs immensités douces, les baleines savent remonter à la surface les mammifères marins en train de les regarder.

Lorsque je suis seul et que mon lit est à la dérive sur les eaux froides de ma débâcle, sous la pluie des regrets, je m’imagine entre les ventricules d’une baleine bleue, à la dérive des battements, bercé par les coups de queues des concierges de l’océan.

Elles ont vu les sous-marins des guerres froides, les pétroliers éventrés sur les côtes flottantes et la marée noire des albatros. Elles ont vu les traversées en solitaire, et le suicide endémique sous les ponts des grandes villes sombres. Elles ont vu l’homme se répandre jusqu’aux confins des continents à la dérive. Dans leur gras, il y a le remède du scorbut, et les peuples sans lettres, qui empruntent à la vie un territoire de neige au nord de mon pays, en mastique la peau pour garder leurs dents attachées. On y trouve la vitamine C. Mais l’océan est porteur des œufs de poissons, des méduses sensuelles, des restes de rafiots décharnés, des marées gluantes de diesel full leaded, et des gaz toxiques issus de l’incinération de l’argent.

Dans les seins des jeunes femmes Inuks, traîne du BPC. Les femmes des terres sans arbres sont femmes plus tôt qu’au sud où le soleil se couche tard. Elles ont la beauté profonde des déserts et le sourire fort des icebergs qui gardent les deux tiers de leur âme cachée. Et leur ventre se remplit dès que coule le sang de la fonte des ages. Les oiseaux dans leurs migrations ont la forme géométrique des trésors enfouis entre les jambes et les peaux des femmes Inuit.

Mais l’océan est généreux. En plus des œufs de poissons, ses marées transportent les résidus toxiques jusqu’aux côtes abandonnées des migrations des cétacés. Jusque dans la graisse des troupeaux de bélugas blancs. Jusque dans leur peau. La peau des Inuits est blanche et leurs femmes ont la douceur des neiges éternelles. Et dans le gras de leurs seins pleins et fermes se glisse le poison du sud, la radiation nucléaire et les initiales du crime. BPC. Les femmes de 12 ans qui accouchent dans les gymnases municipaux ont les seins attirants et radioactifs.

Le gras des mammifères marins est parsemé de perles invisibles. On y trouve la santé, les vitamines, des potagers complets entre la peau et le muscle. Ils le mangent cru, congelé, fermenté, bouilli, frit et séché. On en fait une sauce. Misirak. Du gras de béluga fermenté et liquéfié. Ils en raffolent. Comme les alcooliques raffolent des petites filles aux seins qui percent la neige. Et les filles qui sont devenues femmes trop tôt et qui transportent encore leur poupon sur leur dos au chaud dans un repli du manteau, trempent leur viande de caribou dans le gras cancérigène. Elles font de leurs seins des sols irradiés. C’est trop aimable seins-amable. Et le lait a le cancer des tueurs et des tumeurs, le cancer des centrales nucléaires. Même ici où les routes ne se rendent pas. Même ici où les arbres ne se rendent pas. Où les baleines viennent passer leurs étés. Même ici. La pollution est arrivé avant les routes et le confort. Avant les docteurs. Avant l’autonomie.

Les seins des femmes ont été de tout temps et de tout lieu un refuge contre les crimes de guerres et les génocides camouflés, un igloo chaud pour les hommes frigorifiés. Une ode à la beauté de l’ampleur de la toundra et des grands glaciers. Lorsqu’on a importé les chiffres, les alphabets, les Skidoos, l’alcool et l’odeur du pétrole dans les narines des adolescents coincés entre l’age de pierre et celle du diesel, lorsqu’on a vendu les baptêmes à immersion totale et les piscines chauffées, on a importé aussi les épidémies de varioles et de tuberculose, les otites et les alcooliques anonymes. Dans ce pays où règne le froid des White out, on a importé la marée de nos déchets jusque dans le lait des femmes emmitouflées. 6 mois au plus qu’il est conseillé aux femmes Tchernobyl aux yeux bridés d’allaiter. 6 mois. Même pas la durée de l’hiver. 6 mois, la durée de la nuit au pôle Nord.

Le quota est clair : pour le village de Kangirsujuaq, 15 bélugas par année à se partager. Sinon, les troupeaux vont s’éteindre. Leur peau est blanche, épaisse, ils la congèlent, on la découpe avec le ullu, le couteau inuit en forme de lune, y reste encore un peu de gras, un peu de chair. Et le goût est fort. Trop fort pour les blancs. Les baleines polaires, la tendresse fait chair, l’œil gros comme la terre, le cœur débordant de douleur à en faire monter le niveau des océans. Les baleines sont irradiées. Les poissons nucléaires qui vivent au plus profond des eaux et qui ne voient jamais la lumière, ont maintenant des ambassadeurs à la surface qui font fondre la calotte polaire.

Trop aimable Seins-Amable
BPC

 


motelmurders


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