03/11/2004
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Eden Motel
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Intermède: Snowflake diaries
6ème frontière


La ligne des arbres
   

Inukshuk, ça veut dire là où l’homme est passé.

J’ai tué mon premier caribou à 17 ans. Certains disent qu’à l’époque, les trois grands troupeaux ne franchissaient jamais la limite des arbres. Alors pour la chasse, on partait des mois. Les grands troupeaux, celui de la rivière George, celui de la rivière aux Feuilles et celui des monts Torngat, des centaines de milliers de caribous en migration, en communion. La base même de notre alimentation. Tout se mange, l’œil, le foie, l’estomac. On avait pris 7 chiens jusqu’à la rivière Kuujjuuaq, une nuit en igloo et le lendemain, les arbres à porté de tir. Cet année-là, j’ai été le premier à tuer, à boire le sang de la bête, les gens de la région étaient impressionnés. J’ai mangé le foie. Cru. La nuit venue, pour chauffer mon camp, j’ai coupé les mauvais arbres. Ils ont ri de moi. Mais je restais fier, nos ventres étaient remplis. 2 mois nous sommes restés. À deux jours de traîneaux.

Sur les flancs de la baie d’Hudson, se tient dressé le village d’Inukjuak. Inukjuak, ça veut dire le géant. J’y suis allé à 14 ans. Avec les chiens. C’était mon premier voyage en solitaire. Je suis parti de Quaqtaq et avec mes chiens, j’ai traversé la terre au milliard de lacs gelés. Quaqtaq, ça veut dire ver solitaire. J’ai traversé en solitaire le territoire immense qui servait d’errance à mes gens. C’était l’époque des migrations.

Puis avec le temps, les caribous sont montés, il paraît. Ils ont quitté les arbres, malgré l’œil du chasseur. Pourquoi ? Je ne sais pas. Les temps changeaient. La glace fondait. Aujourd’hui, c’est l’ours noir qui transgresse les arbres. Qui monte.

Un après-midi, après que le soleil se soit couché, dans la pénombre des blancs sont venus. À cette époque, nous avions encore peur des blancs. Ils nous ont dit d’apporter les chiens sur la glace. Tous les chiens. Nous avons obéi. Et là, face au vent, sur la neige, ils les ont tués. Tous. Nos chiens. La neige est devenu rouge. Nos yeux aussi. Un homme était venu d’un camp à deux jours de traîneau. Sa famille l’attendait, là-bas. Loin. Ils ont tué ses chiens aussi. Tous. Sa femme l’attendait. Ses enfants. Les ventres étaient vides. Ses chiens ont rougi la banquise. Et les yeux de l’homme se sont ensanglantés. Il s’est mis à voir rouge. Mais il a gardé le silence. Mon peuple ne parle pas beaucoup. Les hommes qui sont débarqués au village ce jour-là, ces mauvais esprits aux longs fusils, avaient le cœur en pierre à savon. Nous n’avions plus de shamans pour nous protéger. Les chiens sont morts. Ensuite, ces mauvais esprits qui savaient voler sont disparus. Et les chiens ont pourri sur la baie. Nos cœurs aussi ont pourri.

Je ne sais pas quand, mais ils sont revenus. Ils nous ont vendu des skidoos. L’essence des skidoos étourdit si on la respire. Quand j’étais petit, ils nous ont mis des médailles au cou. Avec un numéro. Le métal transmet le froid. Des médailles pour le bétail. Comme des animaux, nous qui savions parler aux ours et aux corbeaux, nous qui abandonnions nos peaux pour les vêtements de la dépendance.

Les chiens étaient morts. C’est nos cous que serraient les médailles. C’est nos yeux bridés qui voyaient le métal s’installer. C’est nos cœurs qui depuis ont froids.

 


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