19/01/2005
art mécanik
hurle
Eden Motel
xia

 

 

Intermède: Snowflake diaries
14ème frontière


Le jeu des osselets
   

L’homme a abandonné les animaux. Et maintenant, il est seul.

J’ai entre les dents le nerf d’un grand troupeau de caribou. C’est avec ce nerf que la mère de ma mère tissait le lien entre la mort et les anciens. Son homme savait l’odeur du mâle, la saison, et comment l’appeler vers les pièges qui éloignent la famine. Une année où les ventres faisaient des chants de gorges à en fermer les yeux, ils ont fait l’impensable. Comme beaucoup. Ils ont mangé de l’homme. Cette chair qui repousse la mort, mais qui ne se digère jamais complètement. Cette viande qui rend l’homme puant, plus puant que les peaux abandonnées, fermentées.

La vieille de ma vieille nous a appris la congélation, la tranche des cartiers de chair saignante, et la saveur du phoque barbu. Celui qu’on mange debout. En riant. En silence. Lui, il nous racontait le chemin des grandes migrations, et l’art de lire la neige, et l’épaisseur de la glace. Et, loin des regards, des dieux cloués, il m’a appris la danse des osselets et le regard des esprits.

Je suis le dernier shaman. J’ai entre les dents le nerf d’un grand troupeau. Et sur la langue, la plume blanche du passage des bernaches.

Mon clan ne vient me voir que tard dans la nuit d’hiver, la longue, celle qui rend fou. Celle qui fait qu’on mange l’homme. Le dieu cloué a froid ces nuits-là sur sa croix, ici où le bois n’existe pas. Ils l’écoutent. Et le clou qui teint mon clan sur place, au même endroit depuis si longtemps, le clou rouille au vent salé. Et le clan erre. Sous les aurores. Sur des routes qui mènent nulle part. Et éclairées. Il ne sait plus jouer avec les osselets. Ni parler aux animaux. Ni lire la neige. Il sait lire les catalogues. Ils nous ont donné un alphabet, nous qui avions les flocons comme mots, jamais deux pareil.

Mon clan erre dans les cuisines trop claires des hivers sans horizon. Il erre entre la balle et la bouteille, dans ces maisons trop chauffées qui tremblent au vent. Il a un pied sur un débris de glace, l’autre sur la terre forée. Le débris nomade se détache de la côte, et l’homme ne sait plus marcher. Il a 4 roues maintenant. Et des dépotoirs, des eaux usées. Mais l’appel de la migration coule encore en lui, son sang l’appelle, et il tourne en rond, loup sans croc, ours sans peau. Ours en pays chaud. Et les yeux se débrident. Et mon clan a froid.

Le jeu des osselets, je le joue seul. Les animaux sont devenus muets. Les flocons sont huileux et identiques, et les aurores n’impressionnent plus. Elles n’engendrent plus le respect. Les pierres à savons sont taxables, et les outils, électroniques.

Alors, les esprits s’en vont. Les chiens, leurs amis sont des bibelots enchaînés au vide, l’ours a faim et le béluga est sous soluté. Les esprits vont au nord, la où les hommes ne vont plus. Là où le vent hurle pour personne d’autre qu’eux. Le vent, c’est eux. Ils hurlent l’oubli. Les enfants croient aujourd’hui que la banquise est vide.

Ils ont raisons. Les esprits sont partis au vent du Nord. Et les hommes sont seuls.

 


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