02/02/2005
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Intermède : les rumeurs du ramadan
1ère chronique


La rupture du jeûne
   

À la main de Fatma, les doigts ne sont pas tous de la même longueur.

Voici le premier chapitre d’un carnet de voyage réalisé lors d’un voyage cet automne entre le Liban, la Syrie et Montréal.

La réalité actuelle de l’ordre mondial est une réalité de vases communicants. Il m’est devenu impossible de dissocier mon mode de vie de celui des autres six milliards d’êtres humains. Et s’ils disent qu’un battement d’ailes de papillon peut engendrer un ouragan de l’autre coté de l’océan, c’est encore plus vrai aujourd’hui que jamais. On est en train de domestiquer les papillons pour qu’ils volent tous dans la même direction.

Mais à la main de Fatma, les doigts ne sont pas tous de la même longueur. L’écart est grand. Canada : 1 habitant par kilomètre carré. Camp Palestinien de Neirab à Alep, Syrie : 17 000 sur un carré de 600 mètres par 200. L’écart est trop grand. Je ne pointerai personne, je suis fils du prêteur sur gage. Je sais que celui qui ne paye pas se voit couper le doigt. Et l’on dit qu’à la main de Fatma, c’est moi qui ai le plus long doigt.

Je suis parti au Moyen-Orient en voulant parler des hommes mais ce sont les monstres qui font les histoires, les hommes ne sont que les virgules, les accents. Parce que le monstre règne ici, en coulisse, à l’orée du désert, à l’abri derrière des grades et des médailles, derrière le pouvoir, l’argent et l’or noir. La guerre ici est une réalité qui transcende les journaux et les nouvelles télévisées. Les murs en sont troués. La mémoire et les enfances aussi.

Comment dire le néant, l’espace entre la balle et le cerveau, entre la mort et la publicité ? Quelle connerie que de vouloir performer lorsqu’on parle du drame des hommes. Vouloir bien raconter les mères qui voient leur ventre s’arracher et devenir soldat. Vouloir raconter le chaos et la violence. L’odeur des murs explosés et des rancunes. Les traces indélébiles du sang. Les mouches. Le regard qui tue des enfants nés dans les camps de réfugiés. Le premier alphabet est né ici, c’est vrai, mais je m’en fous. Ça me laisse froid. Jamais personne n’a réussi à l’utiliser pour écrire les mots qui changeront le monde.

La guerre on Channel 6 n’a pas d’odeur. C’est celle que je connais. Elle n’enjambe pas les cadavres. Elle n’entend pas les mouches, elle ne dit pas l’impossibilité de réfléchir lorsqu’il y a un nuage bleu de mouches qui vous bouffe le cœur et les souvenirs. Ça, ce sont les artistes qui peuvent l’articuler. Mais des fois, l’encre rouge des œuvres belles a une aura de publicité qui détourne l’intention. La gueule du monstre a bonne haleine au bout d’un cheque signé. J’ai un fusil au menton qui m’empêche de dire que je n’ai rien vu.

Je suis complice. J’ai vu. Une semaine au Liban, trois en Syrie.

Je suis arrivé à Beyrouth avec la lune noire du mois Ramadan, le 9e mois de l’année de l’Hégire. Le calendrier arabe est lunaire, la lune noire en est le début. Le Ramadan, c’est le mois de jeûne, le mois durant lequel Gabriel a dicté le Coran au Prophète. Lors de ce mois, les musulmans ne mangent pas, ne boivent pas, n’insèrent rien dans leur bouche du lever au coucher du soleil. Les restaurants sont fermés, il est difficile de trouver à manger, il est gênant de boire de l’eau dans les rues. Je suis arrivé à Beyrouth le jour même du début du Ramadan, je vais partir de Damas à la fin du 9e mois, lors de l’Aïd, au retour de cette lune noire. Un mois de jeûne. Jour pour jour. Un mois d’amour.

J’arrive à l’heure du silence. En pleine nuit. La lune est noire, voilée comme les femmes corbeaux. Elle dénudera son croissant pour moi. Et je ne sais plus pourquoi je suis seul. Pourquoi je suis loin de toi, loin des croissants de tes hanches, de tes seins, de tes lèvres. Je voulais parler des hommes, c’est les monstres qui font l’histoire et c’est à toi que je devrais parler. Toi que j’ai laissée en Amérique. J’ai une blessure aux côtes, une plaie de rouge à lèvre. Un baiser mal donné qui s’ouvre comme une peine d’amour.

Le jeûne qui m’entoure, je le vis de l’intérieur.

 


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