16/02/2005
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Intermède : les rumeurs du ramadan
3ème chronique


Beyrouth
   

De quel quartier viens-tu ?

Voici le chapitre suivant du carnet de voyage réalisé cet automne entre le Liban, la Syrie et Montréal.

La guerre civile de 17 ans a divisé le cœur de la ville en deux ventricules, Est Beyrouth et Ouest Beyrouth. Au centre, une cicatrice, la ligne de tir. C’est la rue de Damas. La ligne du front porte le nom de la capitale de l’occupant. 1 million de Syriens au Liban. 5 millions d’habitants. La vie est meilleure chez ceux qu’on occupe. C’est ça le Moyen-Orient. Au coeur de Beyrouth, le centre-ville se reconstruit sur l’ancien No Man’s Land. C’est maintenant un décor en carton-pâte qui écarte les jambes sanglantes de la ville violée avec des boutiques fashion, ses terrasses huppées et ses rues piétonnes comme si le mot piéton avait un sens chez les Libanais. C’est que les gens d’ici ont du pétrole dans les veines, les feux de circulations et les panneaux sont facultatifs, la ligne blanche indique le chemin a suivre, on l’enjambe en attendant de doubler dans la courbe. Au volant, les gens sont heureux et délinquants. La liberté est embouteillée et la vitesse fait oublier. Down Town recouvre les vestiges de guerre, calfeutre le passé et saoule à l’Arak l’horreur et les ruines les plus photogéniques du monde.

Beyrouth, l’ancienne Paris d’Orient est devenue la fosse commune des pays voisins, le terrain vague de la guerre des autres. Une cicatrice au poignet de chaque quartier, dans chaque famille un assassin, sur chaque mur un frère martyr… Partout Des affiches, les portraits des martyrs, le visage de la propagande. Un peuple qui s’aimait avant l’arrivé des haines charismatiques et des portraits dead or alive. Un peuple qui s’aimait plus que la politique, plus que la religion et pourquoi les as-tu abandonnés ? Il n’y a qu’un dieu et la tête d’affiche est son prophète. On trouve même l’Ayatollah Khomeiny sur les murs d’Ain al-Mreisse, à Beyrouth la jolie, la décolletée, la mignonne non voilée, la jolie violée. À Ain al-Mreisse, au centre de Ouest Beyrouth. L’ayatollah Khomeiny. Le mécène du Hezbollah. Martyr ? Chef politique ? Fasciste vert ? Non. Affiche publicitaire.

De quel quartier viens-tu ? Le papier des traités coupe les doigts et la plaie s’infecte jusque dans la lèpre des murs. Jusque dans l’odeur de poudre des ruines. Jusque dans les yeux des mères et dans l’absence de mémoire des enfants.

  - Les plus belles ruines du monde, me dit Mirza. Les ruines les plus photogéniques.
  - Il y a aussi Sarajevo, je réponds...

Il y a aussi Sarajevo, guerre voisine, cousine. Les mêmes affiches, le même bleu, les mêmes religions et la même esthétique du mur criblé, de la ruine photographiée.

  - Salaud, qu’ils ont dit à Nagy, la guerre décolle en Bosnie, elle va s’en aller de chez vous…

Et les Libanais ont été soulagés. Le monstre regardait ailleurs. La guerre déménageait. Voilà qu’au bout d’un bouton, au bout d’une absurdité, la guerre a terminé. Sans victoire, sans pointage, sans nombre de mort ou de but marqué, sans rien de réglé. La guerre s’est téléguidée ailleurs. Qu’on s’étonne que les enfants n’aient pas de mémoire, personne n’a compris d’où venait la guerre, personne ne sait où elle est partie. Entre les deux, les trous. Trous dans le dos, dans l’histoire, dans la façade de la mémoire. Les Musulmans contre les Chrétiens, les Chrétiens contre les communistes, Musulmans contre Musulmans, Chrétiens contre Chrétiens, Hezbollah vs Amal, Pepsi vs Coca-Cola...

Aujourd’hui, Beyrouth essaye de refermer ses jambes, de se reconstruire une beauté. Paradis des paradoxes, Hard Rock Café et phalangistes, Mac Donald et Ramadan, Hezbollah et Coca-cola. Hamra Street et ses femmes voilées qui entrent dans ses innombrables boutiques de lingeries fines et de décolletées. Starbuck Cafe et Coran digitalisé, medersa sur CD. Une nouvelle mosquée immense en plein Down Town, au centre du trou noir, entre la croix et le minaret. Entre les balles du carême et celle du Ramadan. De quel quartier viens-tu ? Et plus loin, Silicone Valley, une plage de mutants collagène et musculation... Beyrouth veut retrouver sa beauté, son sex-appeal. Face lift sur les ruines, sur les obus et sur les plaies.

Et le sang de ce pays déchiré, le sang bleu des Musulmans et le sang rouge des Chrétiens, ce sang, c’est les jeunes. Moyenne d’âge au Liban : 26 ans. Mirza, mon amie, elle a 26 ans. Son monde ? Elle est l’héroïne d’une jeunesse junkie, de l’illégalité de l’homosexualité tolérée les jours fériés. No futur, juste la course vers l’avant, sniper’s Alley, de quel quartier viens-tu ? Est ? Chrétien. Ouest ? Musulman. 26 ans. Elle est née pendant la guerre.

  - Comment mes parents ont pu décider de faire un enfant pendant une guerre ?

13 Avril 1975, un autobus est mitraillé en banlieue de Beyrouth, la guerre civile éclate, le monstre rugit, commence sur les murs la tapisserie des affiches de martyrs.

1978, Mirza crie pour la 1ère fois.

  - Pourquoi faire des enfants pendant une guerre ?

Génération sacrifiée, échoué sur les rives polluées d’une méditerranée rouge, un trou dans le mur, un trou dans le bras, même combat. Héroïne d’un monde qui ne lui ressemble pas. Donnez aux jeunes une raison d’exister, il y aura moins de kamikaze, vous verrez.

  - Il n’y a pas de crise économique dans mon pays, il y a des voleurs et ils se répartissent encore le pouvoir selon les religions, le président est maronite, le vice vicieux est shiite, eat shit all of you, you morons.

Tout n’est que trou de mémoire ici. Les enfants jouent avec leurs souvenirs à des jeux sadiques, leurs souvenirs qui ne sont qu’un ballon crevé, qu’une imposture. Rien pour parler passé, rien pour dire je me souviens. Tout pour recommencer. Les clans sont plus fort qu’avant la guerre, les enfants plus religieux, et de quel quartier viens-tu ? Personne ne veut se souvenir, sauf les affiches. Dans Est Beyrouth, une frappe. Celle de Bashir Gemayel, le Chrétien martyr, chef de la milice Phalange qui a fait mitrailler l’autobus bourrés de Palestiniens. Partout les palestiniens, nulle part les Palestiniens. Peuple fantôme, parasite. 350 000 à 600 000 réfugiés au Liban éparpillés dans ses camps, ignorés, stationnés, oubliés. Désespérés. Une plaie planétaire à cœur ouvert. Leur histoire est aussi celle du Liban. Ici, ils n’ont ni papier ni boulot. À chaque année un pamphlet énumère les postes qu’ils n’ont plus droit d’occuper. Eux, les occupés, ils n’ont que ça comme territoire, une occupation, ils n’ont que ça comme mémoire. Alors, les murs se recouvrent de papier peint, de visages connus ou inconnus. Les photos des martyrs. Encore. Le visage caméléon de la mort qui change de couleur au soleil dans l’indifférence la plus totale. Ici, la mort a des murs où s’afficher.

Quel est le lien entre Bashir Gemayel et l’autobus explosé en 75 ? Entre son assassinat et le massacre de Sabra et de Chatila de 1982 ? 2000 morts en une nuit. Et entre ces 2000 morts et Ariel Sharon, quel est le lien ? Entre les Phalangistes et Israël ? L’autobus de 1975 était palestinien ? C’est vrai ? Et Gemayel, le Phalangiste est élu président. Israël était partout en 1982, il avait envahi le Liban, Beyrouth se faisait violée... Ils étaient partout... Même autour du camp de Chatila ? Même à la présidence ? Les souvenirs de Mirza ont le morcellement des ruines photogéniques. Elle me raconte sa peur dans les corridors lorsque que les murs tremblent, la mélodie des sifflements d’obus, les fenêtres empaquetées de sac de sables... Nagy lui me dit savoir reconnaître les obus à leurs sifflements...

  - Pourquoi faire des enfants en pleine guerre ? Pourquoi faire des enfants en plein camp ?

Les camps Palestiniens sont pleins au Liban. Chatila, Sabra, pourquoi faire des enfants quand on ne se souvient plus de son pays ? Quand les égouts sont à ciel ouvert et que les leaders handicapés explosent sur leurs chaises roulantes ? Le jeune Palestinien du camp nous raconte, à Mirza et à moi...

  - Mon père est né dans un camp. Moi aussi. La Palestine ? C’est un graffiti. Une muraille, un mur de plus avec une affiche de plus d’un martyr de plus. Un idéal. J’ai jamais vu. Mon père non plus. Mes enfants ? Qu’en penses-tu ?

Ne me demandez pas pourquoi il a une balle entre les dents. Il fait 35 à l’ombre, c’est le Ramadan et j’ai froid.

 


motelmurders

 


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