23/02/2005
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Intermède : les rumeurs du ramadan
4ème chronique


Chatila
   

Que c’est-il passé en 1982 ?
Et aux étudiants Libanais nés en 1982 de ne pas savoir quoi répondre.

Voici le chapitre suivant du carnet de voyage réalisé cet automne entre le Liban, la Syrie et Montréal.

Les rues débordent à Chatila. 20 000 habitants sur 1 Km carré qui tournent en rond. C’est le Ramadan ici aussi, ici plus qu’ailleurs, les gens ont faim. La rumeur est forte, les embouteillages, les klaxons, les ventes à la crié, les pétards, les enfants, les gens nerveux, impatient, affamés, assoiffés…

Puis le parfum, ici aussi. Les plats mijotent, gravent l’appétit dans la mémoire, dans l’histoire d’une région. Ces plats qui unissent les hommes au-delà des frontières, ce sont un pays en soit. À 4h30, les rues seront vides, ce sera l’Iftar. Ne restera que les parfums et les murales. Les restes du massacre de 1982. En plus des affiches, à Chatila, il y a les murales, le souvenir coulé dans le ciment des murs et dans les pulsations de la mémoire. Septembre 1982, 4 jours après l’assassinat de Bashir Gemayel, des milices Phalanges entrent à Sabra, à Chatila. 2 jours de massacres, de viols, de routine horrible, de meurtres. 1500 à 2000 morts. Surtout des femmes et des enfants. Des casseroles encore pleines, renversées, fumantes, des mets piétinés, l’odeur du sang qui prend le dessus. Les troupes Israéliennes sont stationnées autour du camp. Ils financent et supportent les Phalanges chrétiennes. Ils offrent même des bulldozers. C’est pratique, les bulldozers. Ils parachutent même des torches de survies. C’est pratique des torches de survie. Pour que tous voient bien, pour que le sang soit rouge, non pas gris. C’est important, la couleur du sang. C’est pratique des amis, des Phalanges à notre poing fermé, ils font un travail éclairé.

Trois fois, les Palestiniens de Chatila m’ont invité à briser le jeûne avec eux, à partager les épices et la chaleur de la race humaine. Des femmes, des hommes, un Palestinien amputé du pied qui a fait 20 ans de prison en Syrie, trop dur pour raconter, je suis un peu fou, j’ai la mémoire trouée, j’ai les cauchemars pour me souvenir, mais on ne raconte pas, trop dur, je suis fou, mais venez manger… Un vieux, un homme brutalisé avec un pied amputé. Une maladie. Rien à voir avec les prisons, dit-il. C’est autre chose qu’on ampute, là-bas.

Ça relativise l’existence.

Les murs sont tapissés d’espoir, de haine, de vengeance et de mort. Les rues ont l’odeur des canaux à ciel ouvert. Et la marmaille qui saute au-dessus des égouts sourit malgré tout. Les camps sont pleins. 20 000 sur 1 Km carré. Les toiles des tentes sont maintenant de ciments, mais les toits restent en tôle et il fait froid les nuits d’hiver. Et les souvenirs mordent. Les toits coulent. Les camps débordent. D’ailleurs, tous ceux qui veulent être ignoré s’y trouvent : les Philippines sans papier, les contrebandiers, les évadés, les parias et les rejetés, on les trouve au coin des ruelles, au fond des tiroirs, en haut des toits. Tout ce qu’on ne veut pas voir. Parce qu’ils savent que personne ne veut regarder les camps.

Trois fois, ils m’ont invité. En moins d’une heure. Ce soir-là, la génératrice avait explosé. Plus d’électricité, sauf pour les abonnés. Comme un souvenir de la centrale électrique bombardé F15 en 2002 par les Israéliens qui se vengeaient des Palestiniens ou du Hezbollah. Ce soir, il fait noir. Pas de torche de survie. Et les pétards qui fêtent l’Iftar, souvenir enfantin et subconscient des massacres et de Sharon, ministre de la défense à l’époque.

Aujourd’hui, les enfants jouent au football sur la fosse commune des massacres de 1982.

Aujourd’hui, Sharon et ses bulldozers sont au pouvoir.

Aujourd’hui, les orphelins n’ont qu’une affiche comme souvenir, qu’une murale comme patrie. Ils m’invitent eux aussi. Dans la rue, face aux étalages de détergents. Et Mirza et moi, nous acceptons.

  - Donne-moi une lettre d’invitation pour ton pays, moi, je n’ai plus de pays, j’habite nulle part, invite-moi, toi qui partage mon repas, je viens chez toi, au Canada et je me sauve, je vais aux USA, et je te promets, tu n’entends plus parler de moi...
  - Chez nous, tu seras seul, et tu comprendras que les tiens existent même s’ils dorment entre deux lits. Tu comprendras que le réel exil, c’est de n’avoir aucun ami. Chez-nous, personne ne fait le jeûne. Crois-moi, chez-nous, on ne parle pas aux voisins. Personne ne t’invitera à partager son repas. Tu mangeras seul.

Le jeûne qu’ils veulent briser à tout prix, c’est celui qui dure depuis 48. Faim d’identités, de terre à cultiver, d’oliviers, de noblesse, de fierté, de futur et d’un coin de terre odorante qu’ils puissent appeler chez eux. Pour ce minimum, certains désespèrent. Certains mêmes, très peu nombreux, deviennent fous. Ils sont prêts à irriguer leurs champs avec le sang de leurs adolescents et à le labourer avec des explosifs. Ces désespérés si peu nombreux, c’est d’eux qu’on parle. C’est eux que l’on nomme terroristes. Où trouver les mots pour exprimer le mélange de colère, de fatigue et de soumission qui hante les camps ? La recette est complète pour la cuisine d’un cocktail Molotov. Si vous voulez qu’ils ne s’habillent plus de terreur, brisez le jeûne, donnez leurs quelque chose à perdre.

Les morts ont du charisme.

  - Tous les murs, tous les poteaux, tous les jours ma mère me voit. Je suis mort. Je suis enterré dans un cimetière de papier. Je suis la mer morte. Ma mère pleure sur ma tombe, elle pleure sur le mur, elle est fière. Partout des murs. Un nouveau entre mes oliviers et moi. un nouveau mur des lamentations entre la Cisjordanie et Israël. Un autre mur pour épingler les affiches, les papillons en voie d’extinction. Ils ont des ailes bleues délavées au soleil. On y voit des visages, des saints suaires. Du désespoir. Je suis mort ? Non, je suis une publicité.

Martyrdom. Dead or alive. Ahmed Yacine, Abdelaziz al-Rantissi, Saddam Sheitan, Yasser Arafat, Hezbollah, Coca-Cola. Allah is never represented.

There is no end to the wall. Only holes.

A Palestinian woman harvests olives near the West bank village of Anin after the Israeli Army gave her permission to pass Israel’s separation wall Thursday. The army said they would allow Palestinians access to their olive groves for the annual harvest where they have been cut off from their lands by the barrier.

Un article de journal libanais trouvé dans la rue.

Visit Palestine

 


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