23/03/2005
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Intermède : les rumeurs du ramadan
7ème chronique


Bourg Chmali
   

100 ans de ramadan.

Voici le chapitre suivant du carnet de voyage réalisé cet automne entre le Liban, la Syrie et Montréal.

Bourg Chmali. Un camp parmi tant d’autres. 17 000 habitants. 500 000 Palestiniens au Liban, autant en Syrie, combien en Jordanie ? 3 millions 500 milles réfugiés à travers le monde. Au coin d’une rue, au bout d’un regard, au bord d’une guerre, ils sont là. Les ampoules sèchent à mes pieds, les jours s’écoulent au sablier, le ramadan se laisse bouffer et la lune sort son décolletée. Je m’habitue avec horreur à l’odeur du monstre. Les Palestiniens débarquent en moi par autobus à chaque heure, à chaque pensé. Ils me troublent. Entassés au fond d‘un autobus en banlieue de Beyrouth, en 1975, un autobus kalachniké qui plonge le Liban dans la gueule de la guerre… Partout. Comme un ultimatum. En attente depuis 48, depuis 4 générations, à chercher un peu d’ombre et une prise sur le futur. Les enfants ne connaissent de leur terre qu’une murale qui s’écaille. La mémoire n’est pas héréditaire. Et lorsqu’un jour, si un jour, ils reviennent chez eux, ils seront encore exilés. Ils n’auront pas vécu l’Intifada, ni la résistance, qui seront-ils pour ceux qui sont restés ? Qui seront-ils en cette terre qu’ils ne connaissent pas, sous ces oliviers qu’ils n’ont jamais pressé ? Le goût des olives, s’en souviendront-ils encore après que le grand-père, le seul qui ait vécu en terre promise, soit mort ?

  - Mon territoire est le rêve de mes parents. Ma mémoire, une affiche de martyr morte au champ d’honneur, là où je n’irai jamais, le champ que jamais je n’aurai labouré. L’autorité Palestinienne et Libanaise veut la même chose. Qu’on ne se sente pas chez nous ici. Que jamais on ne s’établisse. Qu’on rêve encore et toujours. Je suis né dans un camp, mon futur est un camp et je n’ai vu la mosquée dorée de Jérusalem qu’en photo, sur les murs ou à la télé. Je n’ai pas de papier, sauf celui des affiches. Je n’ai pas de mémoire sauf la rancune. Je n’ai pas de boulot sauf l’illégalité. Je n’ai pas de maison sauf la clandestinité. Il est interdit d’introduire des matériaux lourds dans les camps au Liban. Il est interdit de rester. Il est interdit de travailler aux métiers indiqués. Enseignant, coiffeur, comptable, chauffeur de taxi, cuisinier, pharmacien, gardien... Sans droit de retour. Sans droit de construction, avec les murs qui malgré tout montent et les égouts qui ont débordé. Il est interdit de rester. Il y a encore quelques années, il était interdit d’enterrer les morts dans les cimetières. On creusait sous les maisons, comme une métaphore... Sans droit de retour, même dans la mort.
  - Ma grand-mère est arrivé ici en 1948. Elle vivait sous une couverture. Des années plus tard, ils ont construit des murs. Le toit était toujours en tissus. Ce n’est qu’en 1968 qu’elle a eu un toit de tôle. 20 ans plus tard. Moi, je suis né en 1982, l’année du massacre à Chatila. Mon père est mort cette nuit-là. C’est ma grand-mère qui m’a élevé.
  - Si un jour, au détour d’un traité, suite à un million de sondages de questionnaires, si au détour d’un rêve, je retourne là où je ne suis jamais allé, je sais que là-bas aussi, je serai exilé. D’un camp à l’autre.
  - Je suis né dans un autre pays. Je ne suis plus Palestinien, je suis exilé. L’exil est mon camp, ma tête d’affiche, l’odeur de mes souvenirs et l’ampleur de mon isolement. Je suis un papillon en voie d’extinction, épinglés au mur.
  - Pourquoi continuer ? On tapisse les murs de mort et l’on craint qu’au bout du jour à la rupture du jeûne, ce soit notre visage sur les affiches. On craint de se voir sur le mur, délavé au soleil. On craint d’apprendre sur le ciment troué et claustrophobe qu’on est mort, nous aussi. Et qu’on ne s’en est pas aperçu.
  - Mais je resterai partout. Au coin d’un baril de pétrole, au fond d’un autobus, au début d’une nouvelle guerre. Je suis la mèche. Le feu des puits de pétrole, c’est moi. La promesse non tenue, c’est moi aussi. Je suis l’infection, l’interdiction. L’autobus se remplira un jour de vos enfants. Quand on le mitraillera je serai encore là. Malgré moi. Je n’ai aucune demeure où pleurer. Je suis international et sans patrie. J’habite chez vous. L’autobus se remplit de nouveau. Le sens-tu ?

Je n’ai jamais pris d’autobus au Liban. Trop lourd. Trop chargé. Trop risqué.

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