30/03/2005
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Intermède : les rumeurs du ramadan
8ème chronique


Mirza
   

Caution, cedars are flammable.

Voici le chapitre suivant du carnet de voyage réalisé cet automne entre le Liban, la Syrie et Montréal.

Mirza ne comprend pas que je veuille aller en Palestine.

Moi non plus, d’ailleurs, je ne comprends pas toujours. J’aimerais écrire un spectacle qui ferait tomber un peu de rosée des deux versants du mur. Mais je suis désarmé. L’alphabet est né en Syrie, c’est écrit, donc c’est vrai. Mais personne ne sait écrire des mots assez troublant pour abattre les murs, pour réconcilier les gens.

  - Abcdefghijklmnopqrstezouvousetes.

Mirza m’aide à entrer dans les camps, à rencontrer les gens. Elle est traductrice pour un ONG qui passe des sondages, des questionnaires et avez-vous mal aux pieds ? Et qu’aimeriez-vous pour améliorer vos journées ? Ce que j’aimerais ? Regarde autour… Des questionnaires. Encore des mots. Mirza mon amie de Beyrouth est née avec la guerre civile. Mirza, avec qui j’ai vu Chatila et les autres camps, elle ne veut plus de cette douleur. Elle veut vivre, elle veut le bonheur, elle le veut maintenant, quitte à le kidnapper. C’est elle qui le dit. Sa quête a une violence souterraine qui fait peur. Une violence souterraine comme la discothèque B 018 où elle ne va plus. Là où les talons hauts, et les parfums européens dansent et boivent et fument à en perdre la mémoire. Le bonheur ici est une course. Dans ce refus cagoulé de la douleur, il n’y a pas la paresse des sofas télévisés de chez moi. Il n’y a pas ce refus global qui fait qu’on change de poste.

Le refus de Mirza est un mur. Il est violent de mur à mur, de trou de balle à trou de mémoire. Il est dur. J’y vois un trou comme il y en a partout entre les affiches. J’y vois la violence des quartiers tapissés rouge de religions, la violence d’être jeune, musulmane, lesbienne, scarifiée, dans un pays magnifique. Magnifique… et occupé. C’est ça Mirza. 26 ans, la moyenne d’age du Liban. Cette course vers le bonheur, elle est chargée des explosifs de son enfance… Elle est chargée des souvenirs de la guerre civile. De sa mère qui lui dit tu cours jusqu’à la mosquée, sous la mosquée, il y a des abris souterrains, tu cours ma fille, le plus vite que tu peux, tu cours de tes petites jambes de 4 ans, de 6 ans, de 26 ans, tu cours ma belle, tu cours et surtout, tu n’écoutes pas, et surtout tu ne te retourne pas. Même avec le sifflement, même avec la peur. Même si tu as peur que je ne sois pas là. Que moi, ta mère, je ne sois pas derrière toi. Tu cours, Mirza. Tu cours.

Mirza court toujours.

Elle me dit que, lorsqu’on entend les obus tomber, on peut être rassuré. On sait que la bombe est déjà passée.

Je n’entends rien.

Tu n’es pas une tête d’affiche, Mirza.

Notre amitié a traversé l’Inde en moto, le hashish du Rajasthan, le snobisme rhétorique de Paris et plus dur encore, la distance et le temps. Dans ce silence du bonheur vers l’avant, qu’est-ce que je dois entendre ? Et lorsqu’on ne les entend pas, les bombes, qu’est-ce qui arrive ? Qu’est-ce qui arrive au Liban ?

Tu cours encore, Mirza. Dis-moi que tu ne seras pas une tête d’affiche.

Dis-moi le avant que je parte. Parce que je pars. Je pars toujours. Et je te laisse à ta confusion. La lune danse de ses croissants, le Ramadan avance, la résidence commence et je dois partir pour Damas.

Je reviendrai.

Et je suis parti pour Damas. Et elle est restée. Le cœur en ruine. Photogénique.

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