06/04/2005
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Intermède : les rumeurs du ramadan
9ème chronique


La frontière
   

Quit performing.

Voici le chapitre suivant du carnet de voyage réalisé cet automne entre le Liban, la Syrie et Montréal.

Service Taxi, 10 $. Seul. J’ai besoin de penser. Au revoir Mirza. Nagy, je ne te connais pas encore, alors à bientôt. Je suis resté 8 jours au Liban. Une vie. Lorsque je dirai a Nagy que j’ai conduit au Liban, au sud, au nord, partout, dans une Mercedes blanche, au travers des check points du Hezbollah, les check points syriens et les check point libanais, il me dira mabrouk ! Il me dira qu’il le savait, que je suis Libanais, que seul les Libanais sont assez fous pour conduire là-bas. Et je serai fier. Fier d’être Libanais. De me mentir que je viens de ce pays troublant, hypnotisant. Entre temps, je traverse les terres vers Damas. Le chauffeur de taxi conduit comme tous les Libanais, à cheval sur la ligne blanche, en respectant un feu de circulation sur deux. Je traverse le Liban en découvrant que je n’ai vu que le sud, que les camps, que les empreintes du monstre, que les cartes postales de la guerre. Tripoli, Beyrouth, Sour. Je comprends que je dois revenir. Que les terres sont envoûtantes. Je n’ai pas vu la Beeka. Je n’ai vu de cèdre que ceux qui pourrissent sur les drapeaux. Flags are to wrap cold bodies. Il n’y a plus de cèdre qu’on me dira, mais moi, je sais qu’il y en a, et ailleurs qu’au musée. Je sais qu’il en pousse en les cœurs de ceux que j’aime là-bas. Et qu’un jour nous les replanterons.

Les départs sont des putains. Les gens qu’on aime reste, moi, je pars toujours. Ce qu’il y a embêtant avec la guerre, c’est que pour certain, c’est le quotidien. C’est qu’elle peut devenir une routine. Une habitude. Mais moi, je suis déjà ailleurs dans un taxi qui file parce que l’Iftar arrive et que le chauffeur a faim. Les douaniers aussi, alors je passe la frontière avec la rapidité d’une balle. La mort peut tellement être rapide… Chaque départ est une mort. L’Iftar approche, les klaxons, les camions, les camions, les camions. Puis de l’autre côté de la frontière, le désert, le désert, le désert. Le taxi est un tapis volant, la ligne blanche, un mirage.

Je ne suis pas Libanais, La preuve ? Je suis seul. Comme seule l’Amérique sait l’être. Encore une fois, à l’autre bout du monde, dans un taxi bondé entre deux frontières. À penser à toi qui est là-bas chez moi. Que nous arrive-t-il ? Les semelles fondent, les résistances aussi. Les pécheurs des rives de Beyrouth avaient des cannes comme des aiguilles. Des seringues vers les dépendances : l’amour, le sexe, la fuite. Des antennes vers les poissons. J’ai des poissons dans les yeux qui me picorent le cerveau. Je ne suis pas la pêche miraculeuse. Je suis un poisson vidé. Le lac Tibériade est pollué. Tu es loin. Si loin.

C’est peut-être ça qui me fait tant aimer les gens d’ici, ce besoin de communauté. J’ai un lit immense à nourrir les nuits d’hiver. J’ai peur de l’hiver à venir. J’ai un point au cœur et la difficulté de te garder glissée entre mes ventricules. Toi qui m’attends, alors que je suis ici, ailleurs, nulle part, entre deux frontières, entre deux appels à la prière...

L’ultime frontière, c’est soi. Je suis seul, loin de toi. L’amour de nos jours à un goût de fast food.

Pourquoi on n’a plus le temps ? Pourquoi chez-nous, les amis ne se retrouvent plus autour des bouteilles à moitiés pleines ? Pourquoi les bouteilles sont-elles à moitiés vides ? On cherche quoi ? On court comme si le tapis allait s’envoler sans nous. Enfants, familles, maisons, premières, colères, rien, tout, peu importe. La vie reste une vague. Qui va s’écrouler. Un ressac. Une fois passée, le bout du monde est à côté. Une fois finis, les enfants sont partis, la maison est grande et les médailles, les podiums sont rouillés. Les idées ne valent plus rien et les amis ne nous ressemblent plus. On a oublié de boire à la même bouteille. Le génie se cache là, dans les verres vidés, dans les heures volées à la mort. Vivement les tables bondées et les bouteilles vides. Les amitiés sont la richesse des mortels. Le reste n’est que pour les dieux. Et les dieux meurent trop jeunes. Et l’on tue en leurs noms.

Je ne sais pas pourquoi je suis bien, ici. Je sens la vie couler. Au creux des cris des vendeurs, dans l’odeur des goyaves, dans l’huile vivante des rues. Il y a ici, des bouffés d’air qui m’appellent par mon prénom.

Je m’appelle Philippe. J’ai 33 ans. Je n’ai plus de nationalité. Ni de religion. J’ai un cœur séparé en deux, un cerveau divisé. Et entre les hémisphères, une affiche. Toi. Si jolie. Une affiche de martyr. J’aimerais que tu glisses du repli de mon cerveau vers la frontière de mes lobes cardiaques. Entre la violence et la sexualité, entre le sang et le rouge à lèvre, entre les voyages et les territoires habités.

Green line.

Il y a des lieux qui sont tellement dépourvus d’identité qu’ils affichent les morts sur les murs pour ne pas oublier. J’ai beau avoir les photos, et les écrits, seule l’odeur reste, il paraît. On dit que les mouches sont plus fortes que tout. Plus fortes que la pensée, que la honte, que le dégoût. Que l’amour ? Je ne sais pas. Je pars encore. Je pars de Chatila, de Sour, de Bourg Chmali, de Beyrouth la jolie… De Mirza, de Racha, Ahmed, de Lilia… Du Liban. Chaque heure a été une journée, chaque jour, un royaume déchu. Chaque départ est une trahison. Beyrouth a la mer déchaînée comme fondations pour toujours se rappeler la liberté. Les vagues savent laver, la furie des ressacs sait hurler.

10 $, Service Taxi. Damas. Il est dit que Le Prophète n’a pas voulu entrer à Damas, parce que, dit-il, on n’entre au paradis qu’une seule fois.

Quit performing.
Quit performing.
Quit performing.

 


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