27/04/2005
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Intermède : les rumeurs du ramadan
11ème chronique


Kohl
   

Evil eye.

Voici le chapitre suivant du carnet de voyage réalisé cet automne entre le Liban, la Syrie et Montréal.

Le ramadan avance. Les femmes noires coulent. Je découvre la Syrie, la lune se déshabille, elle ôte son voile et l’on voit ses hanches illuminer le ciel. Je me languis du puit bleu de tes yeux. Le désir s’installe malgré moi, il avance comme le désert qui entoure la ville et le soleil se couche de plus en plus tôt. Et partout, déhanchées par les talons hauts des souliers, les femmes corbeaux. Ces ombres voilées ont eu à se défendre avec leurs pupilles depuis des générations. Lorsqu’il ne reste que le regard comme sens, lorsque les gorges odorantes n’ont jamais pu chanter et que les ventres n’ont jamais vu le soleil, même après 5 enfantements, le noir des pupilles devient mystique, mythologique. Meurtrier. Et le mauvais œil prend le bleu des affiches. Le sang bleu des sorcières coule dans les veines voilées et dans les rancunes violées. Les hanches restent ondulantes comme le sable, mais l’iris fixe et fige. Il glace. Lorsque les yeux ont des silencieux au bout de leur mire, s’ouvrent alors les portes du désert et de l’inconscient, s’ouvre le ventre de la lune noire, le bleu du sang des enfants morts et la douleur des excisions. Le mauvais œil. Celui qui a fait tomber Palmyre, qui a enseveli les 7 croisades et qui dirige la révolte des fleuves et l’infidélité des inondations de l’Euphrate et de ses guerres. Les femmes muettes ont du bleu aux yeux qui sait tuer. Ce sont elles qui savent regarder le fleuve et qui lui disent dans quel lit dormir cette année. Leurs tatouages sont des incantations et le khôl est l’encre des pactes avec la nuit.

Elles ont hérité du regard de la méduse. Le mauvais œil.

Les femmes silence de toutes les religions, de toutes les prisons se connaissent et se reconnaissent. Elles sont plus fortes que les exodes, que les génocides et que les enfants soldats. Ce sont elles qui colmatent le pays, qui soignent les plaies des murs et l’absence des hommes. Ce sont elles qui freinent l'avancé du désert et l'épidémie des guerres. C'est pour ça qu'on en a peur. C’est pour ça qu’on les bâillonne.

De nos jours, l’Islam est au bout de la mire exacte d’une carabine de sniper. C’est l’écharde dans l’œil de l’empire d’après la guerre froide. L’empire, ce cyclope qui n’a qu’un œil et une façon de voir. L’islam est devenu le verset satanique dans l’imaginaire collectif, chez nous. C’est l’ennemi dans la noirceur de l’encre des journaux, c’est la peur, la terreur, l’autre. Et lorsqu’on aboie trop facilement devant moi, lorsqu’on me jappe les populations de terroristes, l’excision à la maternelle et le voile comme prison, alors je me révolte. L’odeur des cafés, le calme des mosquées, le don de savoir s’asseoir, le sourire des vieillards et le rire des femmes voilées, tout ça me hurle l’amour. Et je m’insurge devant ces jugements trop faciles, je prends parole, je défends ces gens que j’aime. Parce que pour moi, ce n’est plus un pays ou une religion, ce sont des individus. Qui changent. Qui essaye de s’adapter à Star Académie, eux aussi.

Derrière le gaz carbonique du Mecca cola, derrière cet acte de révolte, il y a-t-il une victoire de la pensée unique ? Si la liberté est une marque de yaourt, la Révolution, un blue-jeans, et Che Guevara, un logo d’une boisson gazeuse, La Mecque est-elle devenue la bulle d’un soft drink ? Le contrôle de l’imagination se glisse et la victoire de la pensée unique fait de la Mecque un logo et de la révolte un soft drink. Very soft. Et les millions de papillons tournent en rond vers le sucre de l’obésité, je le sais, j’en viens, moi, du Fat Amerika et de ses supermarchés.

Alors je vois que l’empire multinational à un œil partout. Et un regard dans chaque coffre fort, une trace de mascara dans chaque banque. Le mauvais œil, version dollar, gros comme une pièce de monnaie. Et mon amour prend un goût de nostalgie. Et ma révolte ferme les poings et les paupières. L’obésité a le dos large et l’appétit grand. Les papillons tournent autour de la chandelle. Tout le monde veut sa chance à Star Académie. Je fais alors un drapeau blanc d’un tchador noir et j’appelle à la tolérance et à la diversité. À la curiosité. Dans les pages lisses des atlas, il y a des continents et ils ne sont pas habités de chiffres, ni de généraux, ni de mullahs ou de fondamentalistes, ni de dates historiques mais de visages que je sais nommer. Ça sert peut-être à ça, les voyages, à mettre des noms sur des chiffres.

Mais je ne m’habitue pas métal des kalachnikovs ou des AK-45. Et j’ai encore froid au dos quand je vois les ombres que sont les femmes corbeaux. Sans peau. Avec gants, talons hauts et voile sur les yeux. Mais sans visage, sans nom, sans mot. Sans bruit. Lorsque les yeux eux aussi sont couverts, mon imagination ne peut dériver et je juge, moi aussi. Je condamne. Il y a des gens ici qui ont une cage même sur les yeux. Je ne m’habitue pas à ces ombres de femmes qui rasent les murs, ces présences absentes qui n’existent qu’à la maison, qu’en privé. Ces spectres inconnus, j’ai envie de les découvrir. De lever le voile. Je ne m’habitue pas non plus aux check points, à l’arrogance des uniformes, à la petitesse des gens qui le portent. Le voile est un uniforme, l’uniforme est un voile. Et je ne m’habituerai jamais aux hommes rapaces vendeur de tapis volants ou volés. Where you from?

An open place in the sun: 10 min. every 10 days for females

 


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