25/05/2005
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Intermède : les rumeurs du ramadan
15ème chronique


Le croissant rouge
   

Red lipstick wound.

Voici le chapitre suivant du carnet de voyage réalisé cet automne entre le Liban, la Syrie et Montréal.

La distance entre les gens n’est pas une question d’avions, de décalage horaires ou de choc culturel. S’il y a un mur entre Israël et la Cisjordanie, s’il y a une ligne verte entre Est et Ouest Beyrouth, s’il y a un axe entre les Etats-Unis et la Syrie, qu’y a-t-il entre toi et moi ? Un voile ? Un mur ? Un traité politique ? L’amour est-il politique ? Quel mur y a-t-il entre mes ventricules pour qu’il y ait de moins en moins de place pour toi ? Il y a ici une mode que l’on appelle la mode afghane, c’est elle qui recouvre complètement les femmes, même les yeux, même les mains. Fait-elle de notre amour une femme corbeau ? Il y a des mots qu’il faut dire sinon la gangrène s’installe là où tu es supposée habiter. Là où j’ai agrafé une photo couleur de toi. Une affiche de martyr centerfold.

Tous les carnets de voyages parlent d’amour. Et d’exile.

Je suis dans ma chambre du Tourist Hotel, dans le quartier des pneus à Alep. Je ne dors pas. Au fur et à mesure que s’égrène le chapelet musulman et que les 99 noms d’Allah sont murmurés, les mots non dits s’envolent et ne reste rien de nos caresses. Le souvenir de ton image s’efface au soleil comme un linceul. J’ai une mémoire de Libanais. Tu t’éloignes. Ne reste que nos corps comme une habitude, comme un chemin pris trop de fois que l’on connaît par cœur. Ne reste que le désir, le plaisir et la tendresse, les dépendances, la drogue forte qu’est pour moi ta chaleur. J’ai le réflexe de la fuite qui fait de mes migrations un vol de papillon qui tourne autour des chandelles. J’ai le départ facile qui fait de mes errances un tour en rond si je n’ai personne vers qui revenir. J’ai ta photo dans mes journaux, ta chaleur dans le coude et ta peau dans les veines. J’ai tes caresses comme fantôme de mes draps, et tes seins plantés dans le ventre. Ton odeur dans mes phantasmes. Tes cris sous ma langue. Et ton désir humide sous mes ongles. Entre mes dents, j’ai ton orgasme. Mais ton cœur reste une Amérique à découvrir. J’ai besoin de plus de nos amours. Qui a-t-il de l’autre côté de l’horizon ? Le futur a les rues vides et les restaurants fermés des ramadans. J’y suis seul, dans un stationnement pour vieux, pour rêves déchus. La vieillesse chez moi a l’incontinence des continents à la dérive, abandonnée devant la télé. La mondialisation va-t-elle exporter aussi jusqu’ici la mort des communautés ? J’ai 33 ans. Je ne connais de la famille, que l’idée d’un mirage sans eau, une colère. Je ne connais de la vie à deux qu’une énigme. Je m’ennuie de toi à en faire pencher le minaret de la mosquée des Omeyyades. Je rêve d’avoir des raisons d’attendre l’été. D’avoir des enfants à qui raconter. Le sablier s’écoule. La lune se rhabille. Les lois de la gravité pèsent sur nos amours, les rides se creusent. Le lit se défonce et les oreillers sont percés. Les caravanes ne passent plus par ici.

Le Croissant Rouge devra s’occuper de moi, je suis seul, échoué, réfugié des milles exiles, sans identité, à ne plus savoir comment aimer à l’aube du 21e siècle.

Il y a une trace de rouge à lèvre à l’encolure de mes rêves. Et des pellicules parfumées sur mes oreillers, des souvenirs morts, des poissons rouges noyés dans mes draps mouillés. J’ai bouffé ton cœur cru, j’ai bouffé ton corps à en éclabousser tes cris sur les murs. Je n’ai maintenant rien à dire. J’ai l’alcoolisme des musulmans, le nucléaire des mois d’hiver et l’envie de disparaître comme avant. Les hôtels bons marchés ont l’abandon des jours trop longs. Les sofas n’ont plus d’empreinte, et les crimes n’ont plus de coupable. J’ai besoin d’y croire, plus qu’un plan d’un Parti. Amal, le Parti de l’espoir. Hezbollah des draps froids, 99 noms d’Allah mais aucun pour toi et moi.

J’habite où ? Chez toi ?

L’hiver peut être si froid et les nuits peuvent être si longues. Un film, un DVD, un film de cul, un rire, une bouteille, le rêve d’aller quelque part, de croire. D’être témoin, complice du crime de tourner dos au monde pour se regarder, complice du crime de s’aimer suffisamment pour être autosuffisant et oublier l’hiver. Et oublier le poids des armées et l’avancé du front. Juste se réfugier dans tes bras pour y installer la résistance des jours normaux. Le QG du maquis est en tes bras si tu veux, il y fait moins froid. Ma Muqata, c’est toi. Je veux y voir le futur, planter mon royaume en ton ventre. Labourer le désert, l’irriguer de notre sueur.

La nuit, je rêve de toi, le jour, je fais semblant. Je suis le guide. En autobus. On va de ville en ville. Hama la religieuse, l’hôtelière, Maalula qui sait la langue du Christ, Rassafieh l’ensevelie, Mar Musa la mystérieuse, St Siméon le stylite et la colonne de 11 mètres de haut où il a vécu 37 ans, les autres mystiques chrétiens, les emmurés qui vivent dans un trou qui me rendrait fou avec une petite fenêtre vers le monde, les flagellés… Le Krak des chevaliers. La Syrie a le désert plein de ruines. Ses nuages sont bibliques et tous les bergers sont prophètes. Je fais semblant. Je suis avec les amis et je pense à toi. Je ne pense pas.

 


motelmurders

 


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