01/06/2005
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Intermède : les rumeurs du ramadan
16ème chronique


Les Norias de Hama
   

Apamee Cham Palace. Vacancy.

Voici le chapitre suivant du carnet de voyage réalisé cet automne entre le Liban, la Syrie et Montréal.

Follow the guide, secret service commissioner. Les pierres et les dates comptent, mais je ne suis pas comptable. L’histoire est enfermée par les lettres et les chiffres. Je ne pense pas. Les yeux des femmes voilées m’expliquent par leur silence beaucoup plus que les guides verbo menteur. La démarche des passants, l’attente immobile et féodale, presque biblique des paysans, les images qui filent comme l’autobus avance, ces détails volés au paysage ont beaucoup plus à me dire que les musées où les ruines célèbres. Les dates sont passées date, les musées, fermés, et les pierres froides. Cette froideur, ces dates d’un calendrier chrétien au cœur du ramadan, ces chiffres de compteurs bancaires, cette mort mise en statistique, ces monuments lourds et ces ruines si célèbres, ce sont les barreaux d’une prison de papier, les murs d’une école sclérosée. Le kidnapping des hommes du réel contre la rançon de la propreté de l’histoire entre les mains du pouvoir. Regardons ailleurs, semble dire le portrait du dictateur sur la fenêtre de l’autobus. Regardez les ruines antiques, vous ne verrez pas les ruines domestiques des quartiers pauvres, de la censure et de l’oppression. Suivez le guide, n’allez pas parler aux gens, ils pourraient avoir des choses à dire.

Il y a un proverbe africain qui dit que tant que les lions n’auront pas de conteurs, les histoires de chasse tourneront toujours en faveur des chasseurs. La chasse aux papillons égarés va bon train.

Les femmes voilées ont peut-être les genoux écorchés par les laboureurs de demoiselles, mais personne n’en parle. Leurs yeux, oui. Il faut savoir écouter les regards. J’ai l’impression que le guide est délateur, qu’il connaît le secret des services. Il parle trop. Il justifie le désespoir par des slogans et des chiffres. Il me raconte la construction des murs, mais jamais la sueur des ouvriers.

Hama est une ville près d’Alep, célèbre pour ses Norias. Ce sont des immenses moulins à eau, des roues en bois noires, vieilles comme la terre de la bible, vieilles comme l’empire romain qui les a construites. Elles apportaient l’eau par les aqueducs dans les demeures de ceux qui n’étaient pas esclaves. Elles tournent encore, gigantesques engrenages du temps. Elles ont vu les prophètes et les guerres, elles ont vu les frontières cicatriser les champs et lacérer les hommes. Elles ont vu l’Euphrate changer de lit et l’Oronte s’assécher, elles ont vu l’occupation ottomane, et l’anglaise aussi. Elles tournaient lorsque les empires s’enlisaient. Elles tournent toujours. Elles tourneront demain. Et lorsqu’elles tournent, le bois craque, le grincement résonne et glace les os. Il est sinistre de les écouter par une journée grise. C’est un des engrenages mystiques qui fait tourner la terre. Elles apportent l’eau et font rouler le temps.

Or, depuis plus ou moins 1970, les Frères Musulmans se glissaient à Hama la religieuse. Ils étaient armés. Qui étaient financés par les Etats-Unis ? Eux ou le Parti ? L’histoire ne spécifie pas. Qui écrit l’histoire ? La répression du Parti est musclée. Tous les soirs à la télé, la liste des condamnés à mort se déroule et les repentis témoignent. Mais l’insurrection dure. Et le métal des armes est chaud. Et le bois des Norias craque.

En 1982, les Norias tournent à la même vitesse qu’avant et que toujours, insensibles, grinçantes malgré l’envahissement de Beyrouth par les Israéliens, malgré les corps blancs, les mouches bleues et les rues rouges de Sabra et de Chatila. En Syrie, le président Assad en a finalement assez de l’insurrection de Hama. Il va voir son frère, contrebandier de succès et 8000 hommes arrivent. Ils bombent le centre millénaire de la vieille ville de Hama. Trois semaines de combats. Ils ont tué les suspects, leurs frères, leurs familles, leurs voisins et leurs amis. Ils ont tué tout le monde. 20 000 à 30 000 morts, certains disent même 55 000 aujourd’hui. L’inflation, probablement. Puis, les bulldozers. Encore les bulldozers. C’est pratique, les bulldozers. Les dictateurs sont des entrepreneurs immobiliers efficaces, des contremaîtres de talent. Ils ont tout rasé, il ne reste rien du coeur de la vieille ville. Ils ont ensuite construit un hôtel sur l’emplacement du massacre, l’Apamee Cham Palace. Les roues crient. Elles nous passent dessus. Elles grincent, le bois craque, les os parlent. La ville est parcourue de fantômes, personne ne les voit mais tout le monde les entend. C’est le gémissement des Norias.

Et notre guide nous dit que finalement, les gens comme lui croient que ce fut une bonne idée. 55 000 morts. Une bonne idée. Pour éradiquer l’intégrisme. Délateur. Vendeur de tapis troués, d’histoire formatée. Propagandiste d’autobus. Les roues sont noires, suite aux siècles. Le bois hurle, les os craquent encore.

Il y a des chambres de disponibles à l’hôtel.

TOP END
Apamee Cham Palace
Phone: 525 355 www.chamhotels.com
Simple / Double US$ 100 / 120 plus tax

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