08/06/2005
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Intermède : les rumeurs du ramadan
17ème chronique


Le Krak des Chevaliers
   

Les sévices secrets.

Voici le chapitre suivant du carnet de voyage réalisé cet automne entre le Liban, la Syrie et Montréal.

Ce texte sur les Norias de Hama, sur le grincement d’os cassé des roues et sur l’hôtel Apamée, je l’ai écrit dans l’autobus vers le Krak des Chevaliers. Mais je ne l’ai pas lu lors de nos soirées, ni à Alep, ni à Damas. Je l’ai censuré. Après tout, les auteurs vieillards qui n’ont pas été retenus pour la résidence sortaient de prison m’a expliqué Monique. L’incarcération ici a pour guide les ouvrages des auteurs censurés. Et si je dis le mot de trop qui fait déborder la photo de Bachar al-Assad qui hante tous les théâtres, peut-être que les auteurs Syrien, que le CCF, que Monique auront des troubles.

Peut-être que mon guide me dénoncera. Et il tirera une commission de mon arrestation.

Je n’aurai jamais visité la citadelle d’Alep.

Le Krak des Chevaliers… Quelle histoire ! Ces croisades sanglantes pour reprendre la ville sainte, ces générations passés aux armes et ces kraks, ces châteaux en pierres froides, dures, coulé dans le ciment du sang des autres, des pauvres et des petits. Le monde est petit vu du haut des grands châteaux.

Maalula... Village d’avant la roue où les gens parlent encore la langue du Christ. Peut-être pourraient-ils nous expliquer ce qu’on ne comprend pas dans aimez-vous les uns les autres. Peut-être pas. Pay the guide. I tell the holy prayer for 50 Syrian pounds.

Le bakchich, les repas chers, la commission, et l’envie d’engueuler. Le silence brisé par le guide avec une date, une explication et voyez cette pierre, ne regardez surtout pas ces gens… Les prières chrétiennes, mais jamais un mot sur l’Islam, c’est sûr, le guide est Arménien. Sa commission elle, elle est en livres syriennes. Et les autobus air climatisé sont lavés à grands jets d’eau à chaque arrêt dans les restaurants propres. Les vitres teintées sont propres. Pourquoi on n’arrête pas à ce restaurant ? Parce qu’il n’est pas propre, j’en connais un autre... Ils te connaissent aussi, n’est-ce pas… On n’arrête jamais pour un marché. On arrête toujours pour une ruine. Pas celles de Beyrouth, trop nouveau, l’odeur de poudre est trop forte, il faudrait parler des gens. Il y aurait sûrement une explication. Les gens comme lui diraient que c’est le prix, que c’est une bonne idée. 55 000 morts. Une bonne idée. 1982, je me souviens de la leçon, monsieur le guide. Ta sœur, bonhomme, nous a conté qu’Achille a passé sa vie habillée en femme, est-ce comme ça qu’il a fait la guerre de Troie ? Vous nous avez tous comptés et vous nous avez roulés en billets de banque que vous emportiez au départ des restaurants propres dans nos autobus bien lavés. Vaut mieux être guide touristique et parler du passé qu’auteur et parler du présent. C’est plus prudent.

Les auteurs sont orphelins sous les dictatures. Et ils haïssent les guides. Ils ont trop souvent la panique de l’isolement et on les traîne dans l’encre rouge des trois journaux ou pire dans l’encre noire de la nuit sans fin des cellules politiques. Vaut mieux surveiller ce qu’on dit...

Je me tais. Je ne sais pas si l’on m’écoute. Les sévices secrets ont le visage téléguidé. Peut-être même ici, entre nous ? C’est là que ça blesse, quand on doute des amis. Ici, tout le monde est délateur si l’on écoute la peur. Derrière chaque sourire, un séjour au cœur même de la ville. Dans ses prisons.

Aux Us, c’est différent ? Aux Us, ils viennent de voter une réforme des services de renseignements, avec directeur national et centre de lutte contre le terrorisme. Une réforme qui permet entre autres aux autorités d’écouter les conversations téléphoniques des terroristes. Le reste n’est pas très clair. Cette réforme est la plus grosse depuis la création de la CIA.

Aux Us, depuis le 11 septembre 2001, une justice d’exception s’est mise en place. Une loi antiterroriste, dite loi patriotique permet aux autorités d’arrêter des suspects pour un temps quasi indéfini, de les déporter, de les faire incarcérer dans des cellules d’isolement, de faire surveiller leur courrier, leurs conversations téléphoniques, leurs communications via Internet, et de faire fouiller leur domicile sans autorisation judiciaire.

Des responsables du FBI sont allé jusqu'à proposer que certains accusés soient extradés vers des pays amis à régime dictatorial pour que la police locale puisse les interroger en utilisant des méthodes rudes et efficaces. Le recours à la torture à été ouvertement réclamé dans les colonnes de grands magazines, comme entre autres le Newsweek du 5 novembre 2001. Sur la chaîne CNN, le commentateur républicain Tucker Carlson a été très explicite : La torture ce n’est pas bien. Mais le terrorisme, c’est pire. Aussi dans certaines circonstances, la torture est un moindre mal.

L’état démocratique de l’Israël n’hésite pas à appliquer la torture à 85 % des détenus palestiniens.

Washington se montre hostile au projet de Cour Pénale Internationale. C’est pourquoi le Sénat vient d’approuver la loi ASPA (American Service members Protection Act) qui permet aux Us de prendre des mesures extrêmes pouvant aller même jusqu'à l’invasion d’un pays pour récupérer tout citoyen américain menacé d’être traduit devant la future Cour Pénale Internationale.

LE MONDE DIPLOMATIQUE - ADIEU LIBERTÉS
Par Ignacio Ramonet. Janvier 2002, (EXTRAITS)

I print my newspapers on flags. Je me tais. Je Krak. Je retourne aux pierres. Les meurtres qu’elles ont vus, elles les gardent pour elles. Je retourne aux châteaux, aux colonnes, aux ruines. Je retourne au silence, craignant l’écho.

Je ne visiterai jamais la citadelle d’Alep.

Mais je fuirai le guide. Avec Bassem avec qui je rie tout le temps, nous avons volé des heures au tour guidé. Nous nous sommes évadés.

  - Toi qui es Syrien, Bassem, as-tu déjà visité un camp Palestinien ?
  - Non. Juste le Krak des Chevaliers…
  - Suis-moi. Psaa Bassem... Les verres d’araks se choquent.
  - Sarteing, Philippe... Les verres se choquent de nouveau.
  - Elf psaa ! La bouteille d’arak est vide, la glace est fondue.
  - Hahaha ! Yallah habibi.

Je ne visiterai jamais la citadelle d’Alep, par révolte, par grève de la faim, mais au printemps, j’irai en Palestine. Pourquoi ? Parce que c’est injuste et qu’il faut en parler. Et, avec mon ami Bassem, vedette de téléromans, je visiterai le camp de Bâb al Neirab.

 


motelmurders

 


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