03/08/2005
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Intermède : les rumeurs du ramadan
22ème chronique


Le désert
   

To be continued.

Voici le chapitre suivant du carnet de voyage réalisé cet automne entre le Liban, la Syrie et Montréal.

2 novembre 2004, élection américaine. Malgré le monde, malgré la vitesse des avions et les degrés Fahrenheit, malgré Canne, Bagdad, Kyoto et Kaboum, malgré David Kelly et les manifestations, malgré le sens de rotation de la terre, la preuve est faite. Les monstres peuvent être réélu.

En Syrie, une chirurgie plastique vaut 100 $ américains. Implants mammaires : 100 $ américains. Botox : 100 $ américains. How much for a blowjob?

Toutes les femmes se doivent d’être belles. Et celles qui ne veulent pas ne devraient pas se plaindre de porter le voile. D’ailleurs d’après certains, le gouvernement syrien a besoin de chirurgie plastique. The political party needs plastic surgery. Everybody must drinks Pepsi.

Alors je vois que l’empire multinational à un œil partout. Et un regard dans chaque coffre fort, une trace de mascara dans chaque banque. Le mauvais œil, version dollar, gros comme une pièce de monnaie. Buvez intelligemment, buvez Mecca Cola.

Derrière le gaz carbonique du Mecca cola, derrière cet acte de révolte, il y a-t-il une victoire de la pensée unique ? Si la liberté est une marque de yaourt, la Révolution, un blue-jeans, et Che Guevara, un logo d’une boisson gazeuse, La Mecque est-elle devenue la bulle d’une boisson gazeuse ? Le contrôle de l’imagination se glisse et la victoire de la pensée unique fait de La Mecque un logo et de la révolte un soft drink. Very soft.

L’obésité a le dos large et l’appétit grand. Les papillons tournent autour de la chandelle. Tout le monde veut sa chance à Star Académie. Hezbollah, Coca-Cola. Et les millions de papillons tournent en rond vers le sucre de l’obésité, je le sais, j’en viens, moi, du Fat Amerika et de ses supermarchés. Personne ne fait le jeûne chez moi.

Alors on cherche ailleurs. Et l’on écrit avec une balle sur la langue. Encore. Comme un réflexe. Je voulais parler des hommes, mais c’est les monstres qui font l’histoire. Les Busheries vont continuer. Et moi qui suis dans l’axe du mal, je visite des ruines. Qu’on me lance la première pierre. Le Krak des Chevaliers. Immense. Lourd. Les monuments éternels. Les Norias et leur craquement particulier qui date d’avant la roue et son supplice. Je n’ai rien à dire. Je me censure. C’est plus prudent.

C’est qu’ils aiment bien la littérature, ici, ils ont inventé l’alphabet. Mais ils n’ont pas inventé les lettres ouvertes de Mélodie, ni les lignes écoutées. Ni la lecture préalable des textes des auteurs. Et au fond des théâtres, les sévices secrets sont toujours les premiers assis. Et les auteurs n’ont nulle part où espérer. Ils ont la bouteille à frotter et le génie de l’oubli s’appelle Arak. Ils n’ont que le Centre Culturel Français comme orphelinat. Oliver Twist and Shout. Les gens ici sont avides de poésie, de mot à se mettre sous la dent, leur parole fait le jeûne elle aussi, l’éternel Ramadan sans fin ni rupture. C’est ça, la Baassesse, le régime Baas. L’encre de la plume ici devient blanc quand on y ajoute de l’eau. Quand on y déverse les mots non-dits, les larmes. Comme l’arak. On en boit pour vaincre l’insomnie du muet.

Lorsque le rêve n’a aucun minaret pour appeler la liberté, lorsqu’il n’y a aucun journal de libre pour se coucher les nuits d’hiver, l’autodestruction s’installe et les auteurs portent le voile. Ils ont le ventre creux. Ils klaxonnent. Ils sont vides comme les rues à 4h30. Passe sur eux les Norias de Hama. Les Stylites, les flagellés et les emmurés de St Siméon, ce sont eux aussi. Ils font de la prison pour une faute d’orthographe. Pour rien. Un mot de trop. Une idée. Avec eux, tout le monde a faim. Plus personne n’a de mot à se mettre sous la dent.

Et la photo du dictateur trône dans tous les théâtres. À quand la rupture du jeûne ? À quand l’Aïd, la fin du Ramadan ?

Alors, je pars dans le désert. Qu’est-ce qu’il y a dans le désert ? Il n’y a rien. Il y a moi. C’est moi qui suis en ruine. Chaque son devient un mot. Chaque bourrasque, un livre. Chaque pierre est une ville. C’est soi-même qu’on visite, ici. Et l’on se met à comprendre, à parler le langage du temps. Il ne reste rien. Plus de frontières, plus de guerres, plus de rancunes, que le noyau de l’olive qu’est le monde. Et l’on est avalé. Les mirages sont des miroirs, on se voit pour la première fois, on voit la poussière que l’on deviendra. Nos os sont des rayons de soleil. Le vide nous raconte le jeûne de Jésus, la fuite de Mohamed, les obus des guerres et la transparence du sang. Et le mouvement du sable nous explique les sabliers. Les empires s’effritent tout seul, ici. On devient éternel, assoiffé. Nos yeux ne sont plus voilés. On se voit, soi, tel qu’on est. La vie n’est plus qu’un mirage, et le ciel est à porter de main.

On devient un grain de sable dans l’œil du soleil, et il pleure l’humanité. Ceci est une déclaration d’amour.

Chou Ismak ?

Philippe.

To be continued
Those wars are not over

 


motelmurders

 


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