21/09/2005
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L'esplanade des Mosquées
6ème pierre de lancée


Happy Land Supermarket
   

Une bouteille d’eau à la mer : S. O. S.

Abed Ibrahim : Septembre 2000. Je suis au check point Erez qui sort de Gaza comme une bouche d’égout et qui laisse passer les hommes goutte à goutte, comme des déchets filtrés. Je vais à Ramallah où se trouve l’université Bir Zeit. Je veux m’en sortir, sortir du camp, de ma misère. Je croise mon père dans l’immense corridor poussiéreux. Son visage, sa sueur est collée de poussière. De fatigue. À l’époque, comme bien d’autres il travaillait encore en Israël. À l’époque, il était encore possible de passer le check point. À l’époque, Sharon n’avait pas encore transgressé l’esplanade des Mosquées, l’Intifada al-Aqsa n’avait pas encore commencé. À l’époque...

On s’embrasse mon père et moi.

  - Je reviens dans deux semaines, je vais à Ramallah, je m’inscris, je m’installe et je reviens. À bientôt !

Mais la 2e Intifada a commencé. Le check point s’est fermé autour du cou du 1 200 000 Palestiniens de Gaza. Le ciment a coagulé. Plus personne n’entre, plus personne ne sort. Les 6000 colons qui possèdent 20 % du territoire, eux, ils ont d’autres routes.

Mars 2005. Je n’ai pas revu mon père depuis. Sauf sur une photo. Il a beaucoup vieilli. Je ne peux plus sortir de Ramallah, sinon, ils me déportent à Gaza et je ne pourrais plus venir étudier. Je termine bientôt. Ingénieur des eaux. Mais, il n’y a plus d’eau… 85 % du Jourdain est détournée avant d’entrer en Cisjordanie, ci-gît le Jourdain. À cause de ça et de la surexploitation des usines de sel, la Mer Morte baisse d’un mètre par année, ci-gît la Mer Morte, la Mer est morte, vive la Mer Rouge… Elle ne se refermera jamais. La plaie ne se refermera pas. Le mur a coupé les 50 plus grands puits artésiens du Nord de la Cisjordanie. Seules les colonies peuvent boire, seul Israël peut irriguer. Des piscines. Des piscines creusées. Les autres, qu’ils cultivent la rancune. S’ils plantent d’autres bombes, les check points seront fermés, nos ventres seront vides, le mur étranglera encore plus et même la rosée ne pourra entrer à Gaza.

D’après l’ONU, un homme moyen utilise 130 litres d’eau par jour. Dans les colonies, ils utilisent une moyenne de 300 litres. À Ramallah ? 60 litres. Gaza ? 50. Nous étions 5 frères dans notre pièce de 3 mètres par 3 mètres. 5 frères, 2 sœurs, une tante, deux parents dans un petit logement du camp. Je ne l'ai pas vu mon père depuis 5 ans. Il a beaucoup vieilli. Ma mère ? 10 dans le même recoin, dans le camp de Nuseirat, à côté du Happy Land Supermarket. Mon grand père est venu en 48. Ils ont fondé le camp avec des tentes de tissus. Maintenant, sur la carte de Gaza affiché dans les bureaux de l’Autorité Palestinienne, c’est un village. Ce n’est plus un camp. Happy Land Supermarket. Nous ne retournerons jamais au village de mon grand père. Il y avait une source sur sa terre. Elle chantait. En arabe. D’autres la boivent.

Nuseirat camp, à côté du Happy Land Supermarket. À côté de la mer. 5 ans sans voir la mer. Avec les amis, nos étés, on les vivait sur la plage, ça libérait un coin de la pièce. La mer est plus grande que 3 mètre par 3. Mais à 100 mètres au large, elle est défendue aux Palestiniens. Les vagues sont à eux. Comme l’eau du Jourdain, comme le mètre de la Mer Morte, comme l’eau dans mon thé. Comme tout. L’eau peut voir la mer, nous non. Proscrit. Interdit. Et plus personne ne se baigne.

J’ai soif.

J’ai soif à en mourir. Mon père a beaucoup vieilli. Il s’assèche. L’eau de mes yeux baisse d’un mètre par année. Mon espoir aussi. Leurs lacrymogènes ne peuvent plus rien contre moi. Mes yeux sont secs.

 


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