23/11/2005
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Eden Motel
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Film film

 

 

L'esplanade des Mosquées
13ème pierre de lancée


4h du matin chez les voisins
   

Bubble Gum factory. Bang.

Je suis toujours chez un des voisins d’Abou Alaa. En diagonale de sa maison détruite. Il n’est pas rasé. Sa maison oui. Celle des deux voisins aussi. Ses yeux sont explosés. Et la fatigue a du vocabulaire. Elle parle dans tout son corps, dans tous ses gestes, ses regards. Ses mots sont épuisés. Son corps est démoli. Il est maigre comme le ciment détruit. Son dos est en poudre.

  - Tu veux rencontrer mon fils Alla ?
  - Il est ici ?
  - Il vient d’arriver. Tu veux le rencontrer ?
  - Oui.

Arrive le fils. Bien habillé. Bien rasé. Comme la maison de son père. Vague. Le regard errant, boit son café. Joue avec sa barbe bien rasée. Parle peu. Murmure.

Alaa : Je suis de la Brigade al-Aqsa. Un des groupes armés du Fatah, de l’OLP. Je suis recherché. Ils ont démoli la maison de mon père. Et moi, j’ai toujours peur de mourir. Mais la nuit, à 4h du matin, je m’endors. Je n’ai pas une vie normale. Je dors entre les maisons. Dans les rues du camp. N’importe où. Entre la vie des gens normaux.

Il se tait. Bois son café. Nettoie sa peau. Il est bien rasé. Maigre. Devant moi. L’homme que l’armée la mieux entraînée au monde ne peut trouver. Les traces de l’enfance encore sur son visage. La fatigue en plus. Il est devant moi, le terroriste. Celui qui mobilise les Parlements, les traités, et les traîtres.

Alaa : Je suis recherché parce qu’ils disent que j’ai mis une bombe à Tel-Aviv. Près d’une centrale électrique. Pas de mort.

  - L’as-tu fait ?
  - Oui.
  - Le referais-tu ?
  - Demain.
  - Maintenant que tu vois la maison de ton père et que tu as entendu le couteau sous la gorge de ton petit frère et l’autre Ali se faire défoncer, tu le referais ?
  - Tant qu’on n’aura rien, tant que les prisonniers seront en prison, qu’ils seront arrêtés aléatoirement, tant qu’il n’y aura aucun changement sur le terrain, tant qu’ils viendront la nuit dans les camps pour terroriser, pour tuer, pour leurs assassinats sélectifs, tant qu’on n’aura rien, oui. Je continuerai. Si demain, ils me disent d’aller à Tel-Aviv, j’irai.

Abou Alaa : C’est mon fils. Il a choisi ses actions, je ne peux rien faire. Je suis fier de lui.
Oum Alaa : Avant, il travaillait. Pas intéressé par la politique. Bon à l’école. Son meilleur ami reçoit une balle. Abattu. Descendu. Devant lui. Un soldat.
Alaa : J’ai vu son corps. Le corps de mon meilleur ami.
Oum Alaa : Avant il travaillait en Israël.
Alaa : Une manufacture de Bubble Gum. En 2000, je ne peux plus aller en Israël. Comme tout le monde. Bloqué. Après le massacre de Jénine, mon ami se fait tuer. J’ai vu le corps. Au cimetière, il y a quatre tombes. Quatre tombes de martyr. Mon ami est là. Il devrait être ici. Et moi je ne travaille plus à la manufacture de Bubble Gum, je suis dans la Brigade al-Aqsa.
Oum Alaa : Ce n’est plus le même fils.
Alaa : Je suis un homme différent. Israël est la fille des Etats-Unis. Sharon est la fille de Bush.

Puis un adolescent entre armé d’un cellulaire. Ils sont là, ils approchent. Alaa se lève et sort. Il part se cacher. Encore. Vivre en marge de la vie. Sans rien dire. Sans un regard à sa famille. Sans finir son café. Lui qui a l’air d’un ado. Qui sent sa première eau de Cologne. Il ne parle pas. Il ne dit rien de plus. Ni sur la maison de son père ou sur celle de ses deux voisins, ni sur la télévision, elle n’avait rien fait la télé, ni sur la gorge de son petit frère, ni sur Ali qui s’est fait défoncer.

Il ne parle pas non plus des enfants Israéliens. Des mères juives. Ni de la peau de cochon qui recouvre les cadavres des suicide bombers. Ou de l’impact des bombes sur les bouclages et les check points, sur le processus de paix.

Et il n’a jamais parlé d’Allah. Il n’a parlé que d’injustice. Avec une odeur de désillusion. Comme s’il savait qu’il y prenait part. Il ne regardait pas son père ni sa mère quand ils parlaient de la maison. Il regardait ailleurs. Un peu trop loin. Avec son odeur de première Cologne. La Bubble Gum de son cœur prêt à exploser à tout moment.

Le marc de son café était si noir...

 


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