30/11/2005
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Film film

 

 

L'esplanade des Mosquées
14ème pierre de lancée


5h du matin, la nuit est trop noire
   

Le goût du café sans sucre.

À mon arrivée à Naplouse, il y a eu une procession. Allah Akbar. Un martyr de plus. 500 martyrs à Naplouse depuis l’Intifada al-Aqsa. Des enfants, des frères, des fillettes, des bambins. La ville a sa propre photo sur les murs. Quand il y a un martyr, les minarets chantent toute la journée les louanges du défunt, de sa famille, de la Palestine. La mort. Entre chaque appel.

Deux jours plus tard.
Un camp au Nord de Naplouse, près du check point de Betiba. Le taxi nous dépose, Nadia et moi. On entend le coran chanté. Des enfants jouent à moitié. Ne jouent pas, passent le temps. Ne savent pas comment être, quoi faire. On entre, Nadia et moi. Nadia s’est porté volontaire. Elle me guide, elle m’introduit dans les maisons, elle traduit pour moi. Elle voudrait être journaliste…

On entre. La pièce est sombre. Les rideaux fermés. Les poings aussi.

Trois femme sur un sofa. À gauche, Oum Anjad, la mère du martyr qui est mort, il y a deux jours. À côté, sa fille, puis sa soeur. Et le prophète qui récite le coran. Elles veulent parler. On s’assoit. Jus de fruits. Dattes. Café sans sucre. Noir comme la mort. Comme les yeux de la mère. C’est le troisième qu’elle perd.

Elle veut parler.

Le premier à mourir, c’est Ahmed. Il est mort lors de la 1e Intifada, l’Intifada Jabalya, la révolte des pierres. Ils habitaient une autre partie du camp dans des pièces surpeuplées comme toutes les pièces qu’occupent les réfugiés. Économies, chance, peu importe, ils se font construire une maison. Avec permis ou pas ? L’histoire ne le dit pas. L’histoire ne dit pas non plus si la maison sera détruite ou non pour faute de permis. De 1996 à 1998, lors des deux premières années au pouvoir du Likoud, plus de 400 maisons ont été détruites, supposément pour faute de permis. Qui émet les permis ?

Ils allaient déménager le samedi suivant. Vendredi, Ahmed est mort. Il marchait, il tenait dans ses bras un enfant de 10 mois. Il ne tenait pas une bombe, mais un nouveau-né. Ils ont tiré.

Le sofa coule. Le coran joue d’un vieux radio cassette. La tradition veut que lorsqu’un décès a lieu, on fasse jouer le coran. Les femmes sont dans une pièce, elles accueillent les gens. Servent du jus. Du café sans sucre. Noir comme les yeux de la mère. Comme ceux de la mort. Le café sans sucre exprime la tristesse. Elles ne parlent pas. Écoutent le coran. Toute la journée. Assises. Les hommes sont ailleurs. Dans une autre pièce. Avec d’autres hommes. Et du café.

Elles sont là, devant moi. Avec leurs foulards. Et leurs yeux. Leurs seins de mère, de femme de la terre, de nourrices d’oliveraies. Leurs mains fortes comme la pierre. Ils ont assassiné Ahmed un vendredi. Le lendemain, ils emménagent ici. Dans cette maison où elle me reçoit. Nadia traduit. Nadia, celle qui prie 5 fois et qui s’excuse. Ahmed a été assassiné. Il transportait un bébé. 10 mois. En 1990.

Aujourd’hui, son plus jeune fils à 13 ans. Il s’appelle Ahmed, lui aussi. Il porte le nom de son grand frère.

12 février 2002. Intifada al-Aqsa. La deuxième. La Palestine va-t-elle devoir accoucher d’autant d’Intifada que cette femme a eu d’enfant ? Athan, son quatrième fils est étudiant. Doué, il va passer ses examens de mi-session. Enthousiaste. Il n’est pas activiste, il est étudiant. De retour à la maison après les examens. Ils lui ont tiré dans le ventre. L’artère principale est touchée, le sang remplit la rue, les douilles sont collantes. Les soldats empêchent l’ambulance d’approcher. Le sang déborde. L’oxygène ne se rend plus au cerveau. Pratiquement mort.

L’hôpital de Naplouse.

Check point, deuxième hôpital, Jérusalem.

Check point, troisième hôpital, Bethléem.

Un jour, il faudra appeler les hôpitaux par leurs prénoms. Ils seront pleins. Les affiches sur les murs aussi. Check point, il revient à Jérusalem. Ensuite, check point, douane, la Jordanie. Plus d’espoir. Check point, ils le ramènent ici, au Rafidia Hospital. Puis, check point, Ramallah. Puis, check point, Tel-Aviv. Le sang inonde la famille. La vision. La vie. Les Intifadas se succèdent. Les check point aussi. Les shahids, les martyrs se succèdent. Les hôpitaux aussi.

Nadia ne prie pas aujourd’hui. Elle encaisse elle aussi. Et je ne sais plus quelles questions poser. Mon cœur est lourd, il m’entraîne au creux de la Mer Rouge. Je n’ai pas atteint le fond. Oum Anjad continue. Sa voie est brisée. Tout est brisé en elle. Le sofa est un radeau sur la Mer Morte. Le café amer coule à flot. Oum Anjad. Oum, ça veut dire mère. Les femmes ici prennent le nom de leur premier fils. Oum Anjad. Les pères aussi, Abou Anjad. Et après on essaye de nous faire croire qu’elles sont fières que leurs fils meurent…

Check point, de retour au Rafidia Hospital de Naplouse. Plus d’espoir. Sauf opération. Inconscient. Check point, Jérusalem. À l’hôpital, les femmes ne peuvent pas rester dans la chambre, c’est la section des hommes. Le plus grand frère, Anjad, 30 ans, reste à l’hôpital au chevet d’Athan. Il est insupportable de voir son petit frère transpercé d’une balle, inconscient dans un lit d’hôpital. Lui qui était si bon à l’école. Mais la femme d’Anjad va accoucher. Elle en donnera combien aux balles de l’occupant ? Elle va accoucher, Anjad doit retourner auprès d’elle.

Mohamad, le troisième fils a 24 ans. Il est marié. 2 enfants. Il veut remplacer Anjad au chevet d’Athan, le comateux à l’artère percée. L’hôpital est à Jérusalem. Il y va avec son père. Au check point de Qalandia, entre Jérusalem et la Cisjordanie, les soldats lui refusent le passage. Le battent. L’obligent à revenir à Naplouse. Le père va vers l’hôpital, Mohamad revient par les montagnes. De retour au camp Beit Ain Elmay, les soldats sont là, il y a un Most wanted, ils veulent qu’on leur livre un recherché. C’est la nuit, les pierres volent, ils cherchent quelqu’un, Target killing is a mitzvah. Les pierres volent. Les balles les suivent. Mohamad tombe. Il tombe. Une balle au cœur. Target killing is a mitzvah.

Les mains de la mère sont tellement serrées qu’elles sont blanches. Le sang n’y coule plus. Il a déjà trop coulé. Le sofa est dans la pénombre. Un immense rideau est fermé derrière les trois femmes. Les enfants s’occupent en silence. Ils comprennent. Ont l’habitude. L’un d’eux suce son pouce.

2002. Mohamad est mort. Oum Anjad appelle son mari. Reviens, ton fils est blessé. Ils ont tiré. Elle n’est pas capable de lui dire qu’il est mort. Abou Anjad est au chevet d’Athan, ne veut pas revenir. Elle lui dit : ton fils Mohamad est mort. Anjad et son père rentrent de Jérusalem. Ils viennent enterrer un autre de la famille. Tout se décompose. Le tissu même de la vie. L’humanité est rongée de trois balles, de lits d’hôpital, de fils morts, de frères morts. De check points. Athan reste seul. Il doit subir une opération. Amputation de la jambe. Athan est seul. Mohamad est mort en venant le voir. Le café amer a bouilli trois fois.

Avant-hier, le muezzin a chanté les louanges d’Athan. Sans arrêt. Entre les appels à la prière. Finalement, après 2 ans de coma, Athan est mort. Au bout de son sang. J’ai vu sa procession. C’est le troisième. Le plus difficile, me dit Oum Anjad. Elle s’est couchée dans la tombe de son fils, me dit sa fille. Elle voulait qu’on l’enterre. Qu’on l’enterre avec lui. Elle est déjà dans sa tombe. C’est le troisième. Elle a hurlé, elle ne pleure pas. Mais son visage est un champ d’oliviers rasé, explosé. L’épuisement est comestible. On entend son poids. Il pèse même sur la langue. Tous parlent lentement. Il fait sombre. Le sofa est immense. La fin du monde est assise entre ces femmes. Ce sont des monuments de chairs, les seuls vrais témoins de la douleur. Trois monuments sur un sofa vert. Trois monuments qui font tout pour ne pas être de pierre. Le sofa coule.

Trois fils mort. Aucun activiste. Alaa est un activiste… Eux, non. Le sofa coule.

La sœur des trois frères, la fille de Oum Anjad m’apporte une affiche de martyr qui sent encore l’encre fraîche. Il y a trois visages. Les trois frères sont réunis. La mosquée al-Aqsa est là, en arrière-plan. Athan est au centre. Elle parle de son fils. De son fils mort. Le café est sans sucre. Noir. Comme le voile des femmes. Comme le futur. Le sofa coule.

She is scared for her children like the air, me dit Nadia. La peur qu’elle ressent pour ses enfants est comme l’air. Elle est partout. Elle respire la peur. Elle étouffe. Elle me demande de dire à Sharon d’arrêter de tuer. Les soldats n’ont-ils pas une mère eux aussi ? Elle brûle. Les soldats n’auront aucun procès. Si un jour, il se présentait à sa porte, celui qui a pesé sur la gâchette, qu’est-ce qu’elle ferait ? Elle le tuerait. Pourquoi parler ? Pourquoi les mots ? Pas de parole. Elle le tue.

Six fils. Trois sont morts, Mahmoud 28 ans est en prison, Ahmad 13 ans porte le nom de son grand frère, du 1er de la famille à dormir au cimetière. Anjad, 30 ans se cache dans son auto pour pleurer. Il reste dans son auto. Il ne veut pas que sa mère le voie comme ça. Mais elle sait. Le désespoir est un plat familial. Il se mange froid. Le café se boit sans sucre. Le père se frappe la tête. Il est avec les hommes. Et elle, elle est sur le sofa. On porte ses enfants, on en prend soin, on les élève, on les lave… Il n’est pas vrai qu’on veut qu’ils meurent. On ne ressent aucune fierté. Aucune. Dis aux journaux de chez vous qu’on ne ressent aucune fierté à voir nos enfants se faire tuer. On porte même leurs noms. Ils sont notre vie. Notre raison sous l’occupation. Ceux qui croient qu’une mère peut être fier de la mort de son enfant n’ont pas de mère. Ni d’enfant. On ne peut pas. On se cache derrière ça, mais les yeux parlent. Regarde les poings levés de ces femmes, elles parlent de fierté. C’est tout ce qu’il leur reste. C’est la seule porte de sortie. Mais les yeux sont morts. Ils sont explosés. Noirs. Et le café se boit sans sucre. Le désespoir. C’est ça, la vie, élever ses enfants… On dit que les familles reçoivent de l’argent. Elle ne veut pas d’argent, elle veut ses enfants. Les voir mourir, c’est pire que la mort. C’est la décomposition de l’humanité, sa putréfaction debout. Elle s’est couchée dans la tombe de son fils.

La sœur d’Oum Anjad parle à son tour. Elle raconte. Oum Khaled. Son fils Khaled a été tué. Lui aussi. Le cousin de Ahmad, de Mohamad et d’Athan. Il était au camp. Les Israéliens entrent et tirent. Ils l’ont ensuite battu jusqu’à ce que son cerveau sorte et se répande sur la rue. 20 ans. Jusqu’à ce que son cerveau se répande. Que la même chose arrive au fils de Sharon. Khaled était étudiant. Il voulait entrer à l’Université.

Elles parlent entre elles.

Nadia ne traduit pas.

Qu’est-ce qu’elles disent ?

Elles parlent de moi. Trois femmes sur un sofa, dans la pénombre du rideau, les mains croisées sur le ventre. Ce ventre d’où sortent des enfants déjà morts. De la pitance de soldat. De l’écume de guerre. Des restes d’assassinats.

Elles parlent entre elles. Nadia hésite, puis traduit. Oum Khaled dit que je ressemble à son fils. Je ressemble à Khaled. Je n’ai plus de mot. Café sans sucre. Dates. Une seule. Elles sont inquiètes pour moi. Je ferai attention. Ils tuent des journalistes. Je ferai attention.

Khaled me ressemblait…

Jusqu’à quand ? Jusqu’à quand ? Ont-elles de l’espoir ? Non. Non. Trois femmes sur un sofa. Trois fils mort. Un cousin, mort. Les mains de ces mères sont immenses. Fortes. Blanches... Elles serrent la douleur entre leurs mains de mères trahies. Blanches les mains. Le sang a trop coulé, il ne s’y rend plus. Noirs les yeux. Les larmes ne s’y rendent plus. Sans sucre, le café. L’espoir ne s’y rend plus. C’est suffisant. Tout pour la paix. Elles veulent la paix. L’épuisement est un mot palestinien. Ça n’arrête jamais. Ça n’arrêtera jamais. Jamais. Le sofa coule dans la Mer Morte. C’est une mer de café amer. Elle baisse de 1 mètre par année. On en boit trop.

Le marc déborde. Le café amer brûle. Il sort les yeux.

Khaled me ressemblait. Tous les fils se ressemblent aux yeux des mères. Personne ne devrait voir ses enfants mourir. La maternité est universelle. Les soldats n’ont-il pas d’enfants ? On dit qu’ils appellent leur mère la nuit de leur première mission…

Khaled me ressemblait.

From: kainsilicon@yahoo.com
To: anybody@theworld.com

Je sais qu'il y a quelque chose qui bout en moi. Je sais que c'est au retour que je verrai la profondeur du puit sans eau. Je sens la colère. Alors je fais des dessins, des photos, j’écris. L’impuissance… L’industrie du rêve est commencée. Nettoyage à sec du cerveau. Le plus dur, c'est l'absence d'espoir. La noirceur. Le silence. Et la routine du martèlement du jour à jour. Lorsque l'humiliation devient norme.

Et ça continue de péter au Liban. Qu'est-ce qu'on peut faire ? merde, qu'est-ce qu'on peut faire face aux monstres ?

Aujourd’hui, le muezzin a appelé toute la journée. Il y a un shahid, un martyr à Bethléem.
Il n’y a qu’un dieu et sa terre est un mouroir.
Il n’y a qu’un dieu et sa terre est un mouroir.
Il n’y a qu’un dieu et sa terre est un mouroir.
J’ai envie de pleurer.
J’ai envie de pleurer.
J’ai envie de tuer.

 


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