25/01/2006
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L'esplanade des Mosquées
19ème pierre de lancée


Traité d’invisibilité
   

Je te regarde.

Suleyman : Même mes mots, je les surveille. Mes lettres, je les ouvre moi-même pour m’assurer qu’elles ne me trahissent pas. J’écoute à mes portes. Je m’espionne. Chaque coin de mon miroir est délateur. L’ampoule est l’œil. La serrure, l’oreille. Mes voisins sont tous secrets et les services qu’on se rend sonnent comme de l’argent qui tombe. Elle est là, la peur. Je suis poli avec l’ennemi, je souris au soldat, je suis tolérant, patient envers l’employé bureaucratique, je sais que son humeur est mon Dieu, ma météo. Je fais des blagues. J’avale, je refoule, je me cancérigène. Je n’aime personne, personne n’a rien à dire de moi, c’est à peine si j’existe. Je rase le couloir et l’invisibilité. Et je sais sourire.

Je sais sourire. J’ai besoin d’un permis.

J’ai besoin d’un permis pour aller de l’autre côté de la rue. J’ai besoin d’un permis pour soigner mes enfants dans les hôpitaux. Je ne peux pas aller en ville. Je ne peux pas voir ma mère mourante. Je reste chez moi, dans ce camp qui me sert de maison, dans cette mémoire où je m’enroule. J’ai besoin d’un permis pour exister. Je n’ai pas de papier. Mon voisin, mon frère, mon père non plus. Alors on se dévore devant le fonctionnaire. Mes oliviers sont morts de n’avoir pas eu de permis. On me permet d’avoir peur. J’habite la peur, ma rue courbe l’échine.

Mais je tiens le coup. Je suis un volcan insomniaque. Et j’éclaterai. C’est ce que tout le monde attend. Les caméras, les étrangers, la mire exacte des soldats. J’éclaterai.

Demain, c’est moi. Je n’ai pas eu d’aujourd’hui depuis hier.

La pierre, c’est moi. Et mes larmes refoulées l’ont aiguisée, elle saura trancher. J’ai oublié comment crier, comment parler, ma peur sera contagieuse. J’infecterai le tissu social. Je suis là, dans le miroir de tes autobus, comme en 1975 au Liban, dans la soute de tes avions, comme en Jordanie en 1971, sur le podium, comme à Munich en 72. Et nous nous haïssons. Derrière mon sourire, chacune de mes pensés va vers toi. Tes murs, tes barbelés, tes blindés et tes promesses, ils bourdonnent dans mes rêves. Ici tout est toi. Ton arrogance. Mon humiliation. Dans les lignes d’attente, au soleil, je pense à toi. Je te vois derrière tes verres fumés. Dans les lignes d’attente, dans les bureaux permissionnaire, j’ai embrassé la mort. Et nous nous sommes aimés. J’ai imaginé la mort et elle ne m’a plus laissée. Dans tes prisons, au soleil de tes interrogatoires, je me suis organisé. Je n’ai pas parlé, mais j’ai appris ta langue. Mes yeux sont devenu de ciment. Ma peau, grise. Mon champ est de fer, ma terre, de béton. Et mon sourire, de barbelé. Tranchant. Je souris encore. Et je suis encore poli. J’ai besoin du permis.

Je suis partout. Dans tes rêves, c’est moi, le loup. Dans tes fruits, c’est moi la lame. Dans tes enfants, c’est moi l’aiguille. Ils ont la peau douce. Les miens ont le visage des affiches. Je te donnerai ce qui me reste, ce que j’ai de meilleur. Je te donnerai la peur.

From: kainsilicon@yahoo.com
To: anybodythatcanlisten@theworld.com

Je refoule beaucoup. Pour être ici; pour passer les check points et ne pas me faire refuser. Je fais comme eux. Homer, soldat de Hébron me disais qu’il n’en pouvait plus de les voir sourire. « Je sais qu'ils me haïssent mais ils sourient. » Il ne comprend pas. Je souris, moi aussi. Et je sais toujours que bientôt, je vais rentrer chez moi.

Je me suis surpris en train de compter les jours et de me dire, dans une semaine, chez moi... Ça fait plus de 4 générations pour eux...

Je me connais. Vivre là-bas, il est sûr que je prends les armes.

pH

 


motelmurders

 


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