06 & 13/09/2006
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L'esplanade des Mosquées
45ème pierre de lancée


Mohamed le Coiffeur
   

Le vert est la couleur sacrée de l’Islam.

Il y a des gens de l’autre côté de ma télé qui sont en train de suffoquer. Et comme les caméras de surveillance surveillent, jamais ils ne mourront tout à fait. Il y en aura toujours un dans nos avions pour prendre place à côté du pilote et nous montrer la seule chose qu’il connaît de l’immobilier. Il y en aura toujours un dans nos métros, un sac à dos noir sur le dos, pour nous faire sauter sur la chance qui lui a été refusée. Il y en aura toujours un comme à Munich pour monter sur le podium de la violence.

Ils nous regardent, mais comme les caméras de surveillance n’enregistrent pas le son, on n’écoute pas. Ils sont là. Et moi, je connais leurs prénoms. Et je connais leurs chants dans les cafés, le soir dans un mirage de fumé de narguilés. Leurs blagues et leurs histoires. Elles sont rarement explosives, leurs histoires… Elles parlent d’occupation. De mains de béton. Elles ne disent pas les enfants morts. Ça, ici tout le monde sait. Et tout le monde voit tous les jours l’affiche de la petite Shahida qui devient bleue au soleil. Elle a regardé du toit de sa maison quand les soldats passaient. Ils l’ont tiré. 13 ans. Ils ont peur, les soldats. Alors, c’est lourd, alors on n’en parle pas. Parce que personne n’écoute sauf ceux qui savent.

Mohamed, pas le Prophète, le coiffeur, celui qui conte et qui chante au café de Ramallah, Mohamed change de sujet. Il conte une blague. Entonne un chant. Le soir, au café de Ramallah, il y a foule pour entendre Mohamed le coiffeur chanter. Et parler des soldats. Et de l’enfant qui sans le savoir a pissé d’un balcon sur le casque dur d’un soldat Ray-Bands. Sans le savoir. Et tout le monde rit. On fume un peu, on boit un café et Mohamed chante une autre mélodie.

Lorsqu’on dit les vrais choses, chaque mot devient un attentat. Les tourelles, les check points, les barbelés ne changeront rien. Les traités s’accumulent sur l’étagère des trahisons. Ils n’y croient plus. Ni à l’Autorité Palestinienne, d’ailleurs. Ils ne croient qu’en Mohamed le coiffeur. Celui qui a une photo dans son portefeuille, une photo d’une femme en bikini, une femme qui fait le bien avec ses courbes, une missionnaire du croissant rouge avec le croissant de ses seins. C’est sa femme, dit-il. Mais on sait tous… On sait tout. Et on ne dit rien. Mohamed est un prophète de salon de coiffure et la femme du portefeuille, une héroïne. Elle est blonde. Et Mohamed conte une autre histoire. Et tout le monde rit. On fume, on prend une autre gorgée de thé, on avale une pistache.

On a mis un fusil à la tête d’une télé pour qu’elle parle d’autre chose. Si elle savait regarder, on y verrait que les choses manquent d’humanité. Si on voulait écouter, on écouterait les hommes nous raconter simplement leur journée. On écouterait Mohamed le coiffeur.

En riant, il nous parle toujours de la même chose, il chante toujours la même chanson, le jour à jour de l’occupation. Et comme je suis là, ils s’y mettent tous. Comme des enfants, ils me parlent tous en même temps. C’est l’histoire de ce pays, celle qui pousse ici, entre les arbres généalogiques et les oliviers décapités. On ne l’entend pas à la télé. Elle a peur, la télé. Comme les soldats. Comme moi.

Ils occupent chacun de nos pas, de nos déplacements, avec des check point et des permis expirés. On en peut plus sortir de Naplouse. Ni de Qalqiliya. 200 check points en territoires Palestiniens. Et le soldat qui crie dans le haut-parleur au Check Point Erez, Don’t move, I can kill you, I can kill you…

Ils occupent nos familles, notre sang. Chaque mère, un fils en prison, un mari qui en sort. Chaque sœur sait attendre devant les baraques pour porter le pain aux prisonniers. Tous ont un frère emprisonné en ville, qui ne peut pas traverser les check points depuis qu’il a fait de la détention administrative. Tous connaissent les états d’âme des administrateurs tendus.

Ils occupent nos maisons, 200 d’entre elles détruites lors des deux premières années au pouvoir du Likoud. Punitions globales. 700 maisons explosées au camp de Jénine lors du siège de mars 2002. La mienne aussi est détruite. Un de mes fils est recherché et je refuse de vendre mes enfants. Quand ils l’ont explosé, ils ont aussi rasé celle de mes deux voisins. Ils ne m’en veulent pas. Eux aussi refuseraient de vendre leurs enfants.

Ils occupent l’eau, les puits, 85 % du Jourdain est détourné avant d’entrer en Cisjordanie, son barrage est un check point. I can kill you… La mer Morte pleure tellement qu’elle en baisse d’un mètre par année, dépêchez-vous de la visiter. Les palmeraies s’écroulent autour. Le sol est devenu vide, les palmiers tombent dans le néant qu’il y a entre les dires et les actes de l’occupant.
Et les 50 plus grands puits artésiens de Cisjordanie sont dorénavant de l’autre côté du mur.

Ils occupent nos larmes avec leurs lacrymogènes et notre démographie avec leurs erreurs et leurs assassinats sélectifs, target killing is a mitzvah.

Ils occupent notre terre, la scarifient de routes que nous ne pouvons pas emprunter, la brûlent pour l’installation de leurs frontières, de leurs barrières, la lacèrent à la scie mécanique. Ils coupent nos oliviers, derrière chaque arbre il y a un terroriste même si les arbres sont aussi larges que le canon d’un fusil à eau, même s’ils sont a deux mètres l’un de l’autres, parce qu’ils ont peur de leurs voisins, parce qu’on tue les délateurs ici. 150 000 arbres de décapités pour la construction du mur, pour tout pour rien, on ne sait pas, on n’ose pas demander.

Ils occupent tout Gaza. Je ne suis pas entré à Gaza. Personne n’entre ni ne sort de Gaza. 1 200 000 palestiniens enfermés. La plus grande prison du monde… Le plus haut taux de population au monde…

Ils contrôlent nos puits, nos routes, nos papiers, nos oliviers. Les troncs sont nus. Les olives, sèches. Nos villes n’ont plus d’arbres et nos champs sont de l’autre côté du mur. De toute façon, il n’y a plus d’eau pour les irriguer. 8 mètres de haut, le mur. 3 étages. 640 kilomètres de long. Qalqiliya est encerclée par le mur…C’est beau la vue de chez vous ? L’après-midi, on ne peut plus se rassembler à l’ombre sous les arbres du village après une bonne journée de travail. Il n’y a plus de village. Il n’y a plus d’arbre, plus d’ombre, et plus de travail. Nos hommes tournent en rond et essayent de ne pas penser à la colère.

Ils occupent nos pensés. Si on ne les contrôle pas, elles tuent. Eux ou nous. Peu importe, elles tuent.

Ils occupent nos corps par leurs tortures. 40 jours d’interrogatoires en moyenne. 90 jours avant un procès. Le quotidien aussi est une torture, même pour ceux qui ne sont pas en prison. Le froid des toits de tôle, l’épuisement de la révolte, la douleur de l’attente, le soleil des check points. Même notre eau, ils la siphonnent et nous la revendent. La rage fait plier le corps, elle alourdit les épaules et assèche les yeux. Elle durcit le cœur.

Ils contrôlent nos écoles, nos mots. 36 écoles de fermés pendant deux semaines lors du couvre-feu de Hébron. Le mot check point en Palestinien est un mot hébreu. Maksun. Les écoles sont fermées, et les jeunes qui ne peuvent plus étudier s’insurgent, mais la répression est efficace, les rues sont bloquées par des jeeps, les villes par des maksuns, les classes par des soldats. Les étudiants ne savent plus quoi faire de leur temps, ils jouent alors avec des explosifs et apprennent à canaliser leur colère trop verte pour être contenue dans le silence des pierres. Le vert est la couleur de l’Islam.

Ils occupent notre temps. 5 générations dans les camps. 60 ans d’occupation. 6 heures d’attente au check point. Deux semaines que la bande de Gaza est hermétiquement bouclée. 40 jours d’interrogatoire. 40 mois de prison. 5 ans sans voir ma famille à Gaza. Deux heures pour venir le matin, deux heures pour rentrer le soir si les check points sont ouverts. Celui de Surda. Celui de
Qalandia. Et les autres. Et l’on perd la notion du temps. 3 ans sans travail. 3 sentences à vie, où la torture, le noir des cellules d’isolements et l’absence de repères te font perdre la valeur d’une seconde, d’une année. Le cœur ne sait même plus battre.

Ils occupent Hébron, 24 heures sur 24. Ils occupent Hébron et c’est en soi la définition de l’horreur. Baruch Goldstein est un héro et ce sont eux les terroristes.

Ils occupent nos fruits et légumes, cette semaine le chargement de tomates est passé, la semaine dernière, non, il a été bloqué au check point de Betiba. Ton père ne peut pas nous visiter, il est bloqué au check point d’Erez. Je ne peux pas réparer ta voiture, la pièce est coincée au check point d’Owara, de toute façon, où irais-tu ?

Ils occupent nos montagnes avec leurs colonies, l’espace par leurs colonies, l’espoir par leurs colonies, le droit au retour par leurs colonies, les frontières par leurs colonies, le paysage par leurs colonies, les déplacements par les routes qui mènent à leurs colonies, l’eau qui est bue par leurs colonies, la rage par la pensé qu’on n’aura jamais de terre ou de pays parce qu’il y a trop de colonies. Les mêmes colonies qui accouchent de lanceurs de pierres, de radicaux que même l’armée de l’occupant ne sait pas contrôler, 120 colonies en Cisjordanie, 250 000 lanceurs de pierres, bâtisseurs d’autoroutes interdites, adorateurs de murs à qui Dieu a donné la terre. Leurs plaques d’immatriculations sont jaunes, les nôtres sont vertes de rages. Après tout vert est la couleur sacrée de l’Islam. Et où aller ? Les autoroutes sont interdites, elles n’ont pas le droit de sortir de la ville… Check point pedestrians only. Partout autour des villes, des colonies au sommet des montagnes, des nids de rapaces qui bouffent de la terre morte, qui s’installent là où on peut voir l’ennemi, d’où on peut le tirer. Ils descendent des fois lancer des pierres, tirer des balles, jouer. Avant la 2e Intifada, dans la région de Ramallah, il y avait déjà 350 Palestiniens de tués par les colons, dont 25 % d’enfants. Un jeu. Chaque colon est armé. Chaque sommet barbelé.

Ils contrôlent notre mort. Les corps tombés sous la mutilation des prisons. La petite Nadia 13 ans abattue sur son toit, interdit de regarder les soldats des toits. Un enfant frappé à la tête toute les 2 semaines, balle de caoutchouc ou autre. Mars 2002, siège de Jénine, 56 martyrs. Les murs sont couverts d’affiches de morts, les affiches se renouvellent. Des fois la même revient, mais il y a une photo de plus. Le frère aussi est mort. Des fois, ils sont trois sur l’affiche à bleuir au soleil. Oum Anjad. Ses trois fils. Khaled me ressemblait…

Ils occupent tout. La vue par leurs murs, l’ouie par leurs bombes, l’odorat par la mort, le toucher par le dernier baiser du condamné, le goût par l’absence d’olives. Et nos rêves sont occupés à décharger notre inconscient de toute la violence qu’on nous fait subir consciemment. Ne reste rien pour nous. Même la vue de ma fenêtre est dorénavant occupée. Ils ont construit un mur de 8 mètres. Avant, je voyais les champs. Maintenant, je ne vois que du ciment. Alors mes rêves aussi sont en ciment.

Ils ne sont pas aveugles. C’est le tiers-monde, mais en haut de la montagne, c’est l’occident. La colonie. L’homme épuisé de voir son champ, sa fiancée se faire dénuder par le ciment de l’autre, par le vol, l’homme ne pleure plus. Il voit la blancheur des murs de son ennemi. Il est là, a porté de M16. Il rage. Il rage vert. Et le gazon de l’autre côté est réellement plus vert. Pourtant, le vert est la couleur de l’Islam…

Peu importe que l’ONU déclare ces colonies illégales. Et le mur aussi. Peu importe que le FMI déplore l’impact économique et que les 4 conventions de Genève soient ignorées.

Que reste-t-il dans le sein des mères ? Le lait goûte quoi ? Entre la Mer Rouge et la Mer Morte, ils apprennent à vivre sans levain, sans terrain, sans demain. La vie est une fumée dans une pipe, une bulle du narguilé de Dieu. Le pain sans levain leur sert de livre d’histoire. Il est écrit au café amer, celui qu’on boit les jours de deuil, en écoutant le coran.

Et peu a peu, à cause des couvres feu, les rues se vident. Et les mosquées se remplissent. Mohamed le coiffeur devient Mohamed le prophète. Il arrête de chanter du folklore, il chante les louanges de Dieu et du M16, il déchire la photo de son portefeuille et fait porter un voile à la dame en bikini. Il n’a que Dieu comme refuge. Et les autres l’écoutent. Ses enfants auront le bandeau vert du Hamas sur le front. Leurs yeux seront tous devenus verts. Parce que le vert est la couleur sacrée de l’Islam.

Si vous voulez que les adolescents arrêtent de s’habiller avec des ceintures d’explosifs, donnez-leurs quelque chose à perdre. Le café amer leur coule des yeux. Ils n’ont plus d’eau pour leurs larmes. Ne reste qu’une balle à leur fusil. La violence est devenue la normalité. Une formalité.

À Qalqiliya, il est écrit sur le mur qui encercle la ville : To exist is to resist.

Ce que les nazis nommaient terrorisme, aujourd’hui on appelle ça La Résistance.

 


motelmurders

 


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