11/10/2006
art mécanik
hurle
Eden Motel
xia
Film film

 

 

EDEN’S MOTEL
NO TRESPASSING

Roman en construction,
Speed limit 50 m/h

Chapitre 8 : L’Océan Pacifique

La semaine dernière à l’émission…

Un motel. Des chambres occupées par des échoués de l’Amérique, des marginaux en quête de bonheur et de sens. Un enfant albinos et muet qui abrite une jeune mariée en fuite dans sa chambre transformée en pigeonnier pour les mouettes. Une transsexuelle en convalescence abreuvée d’hormone et de martini. Une ménagère miss Univers qui se tape les chambres et les clients. Deux frères et sœurs jumeaux haineux plus vieux que vieux derrière la réception. Un concessionnaire junkie d’amour, attaché à un pommier pour ne pas qu’il puisse continuer à manger l’auto dans laquelle sa femme s’est tuée. Un révolté qui plonge dans les vagues tout habillé à chaque soir et qui en ressort nu à chaque matin. Et un paumé, moi, qui le suit pour la première fois dans les vagues vers les immenses cargos stationnés au large à perpétuité.

Pour le début du roman sur Le Cabinet, appuyez ici.

L’Océan Pacifique
    La terre est couverte de 70 % d’eau.

Moi : Je suis assis devant ma chambre pour regarder le soleil qui se couche derrière la 7000e vague. Je me suis levé vers 16h. En silence. J’ai ensuite mangé un club sandwich au thon en boîte. J’ai mangé beaucoup. En silence. Puis, je suis allé voir Kaïn. Il dormait. En silence. Je l’ai laissé. Je ne l’ai pas réveillé. Je suis revenu au motel.

Même les mouettes murmurent. Rien ne bouge. Rien ne parle. Le silence. L’attente. Le félin se prépare à la chasse. Je n’irai pas dans la mer. C’est un con d’exhibitionniste.

Et le voilà qui arrive, le con d’exhibi.

  - On y va ?
  - ...
  - ...
  - Oui.

À quoi bon résister, je n’ai rien de mieux à faire… Rien à perdre.

  - Vous n’êtes pas obligé.
  - Ça va les remords diplomatiques de dernière minute. On y va.
  - Ce que vous portez, vous êtes prêt à le donner aux pauvres ?
  - Ça m’est égal.

Il est habillé d’une paire de pantalon trop grand et d’un T-shirt sans forme d’un club de golf de banlieue. Le t-shirt est maculé de taches rougeâtres à pleins d’endroits. Les brûlures que je me dis. Il part alors en joggant. Je le suis en admettant que c’est probablement une mauvaise idée. Il dépasse nos chambres, les coquerelles et l’escadrille de mouettes qui protége le bout du motel. Il semble infatigable. Mais le frottement de son chandail de golfeur semble le torturer plus qu’il ne l’admet. Les golfeurs sont des tortionnaires obsessifs et méticuleux.

Plus loin, lorsqu’on n’entend plus les 18 roues de l’autoroute ni les mouettes du motel, lorsqu’on n’entend que les vagues, le vent et le bruit de nos pas dans le sable, il s’arrête. La plage ici n’est plus en sable blond, c’est un amoncellement de coquillages brisées en mini morceaux blancs. Des milliards de petits coquillages en fragments. Qui craquent un peu des fois quand on met le pied.

  - Ce ne sera pas une nage facile. Mais le plus dur nous attend de l’autre côté.
  - On va là où la mer s’arrête ? Où vivent les monstres ?
  - On va là où le monde commence. Où vivent les hommes.

Il s’avance tranquillement dans les vagues. Et plonge. Et moi, comme un con, je le suis.

L’Océan Pacifique est le plus grand de tout. Et mon cœur n’est pas en plastique. J’explose. Les 7 premières vagues ont été franchies comme rien. Sans bruit. Sans chants. Sans épaves. Mais personne ne devrait nager tout habillé. Au début, j’essaie de lui parler.

  - On va où ?
  - Garde ton souffle. Ne t’inquiète pas.

C’est tout. Direct. Presque militaire. Il a raison. Je regrette cette mini phrase. Je vais couler. Encore faut-il que je sois capable de revenir. J’avale l’eau, j’avance comme une tortue, il m’attend tous les 10 vagues. Il fait du surplace sans un mot. Sans même l’intention d’un remord. Mes souliers de courses semblent des poids voués à me faire couler comme un vulgaire règlement de compte. Le soleil est complètement couché, maintenant. Il fait noir et l’Océan est vide, personne n’a fouillé ses entrailles. On est allé sur la lune, mais pas au fond de la grande baignoire. La lune. J’aimerais bien qu’elle apparaisse. Au loin, je vois la côte. Des petites lumières dansent. Ça fait combien de temps que je suis arrivé au motel ? Je sais plus. Je nage. J’essaye de penser à autre chose. On coule de l’or fondu dans mes poumons. J’implose. Mais je continue. Mes bras sont mous. L’Océan n’a pas de fond. La lune me paraît un objectif réalisable, mais vers où on nage ? Les paquebots. Les cargos. C’est ça. C’est vers là qu’on va.

 

Ils approchent.

 

700 vagues. L’Océan est tellement grand.

 

Ils approchent.

 

Que c’est gros.

 

Ils sont tellement gros qu’ils ont l’air proches.

 

Là, ils sont vraiment proches. Ça commence à sentir la rouille.

 

Au secours, je ne tiens plus…

 

S.O.S.

 

 

 

 

Je m’échoue sur une petite plate-forme en bois à l’arrière d’un des paquebots. Neptun. Un immense pétrolier bleu rouillé. Des tonnes et des tonnes d’acier qui flottent… Les lois de la gravités universelles ne semblent pas toujours être équitable. Un monstre de métal aussi lourd que le manque d’amour, qui ne coule pas, alors le taux de suicide fait couler 5 personnes par jour dans une province de 7.8 millions d’habitants abandonnée à elle-même au nord du continent…

Je reprends peu a peu mon souffle.

Je suis livide. Échoué sur un quai de fortune qui a été rapiécé au large du pétrolier, à l’abri des regards indiscrets de la côte. Une échelle se perd dans le noir sans lune. Mes bras sont des algues molles. Mon compagnon est assis, les pieds dans la mer.

  - Comment tu t’appelles ?
  - Appelle-moi Adam. Comment as-tu trouvé la nage ?
  - Mortel. Je crois que je suis coulé 7 fois. Je ne serai jamais capable de revenir.
  - T’inquiète pas. Tu nages bien. Et le retour est généralement plus facile.
  - Généralement...

Il y a un petit vent qui surf sur les vagues. Un petit vent, facteur d’odeur. Le vent sur l’Océan n’est pas le même sur la côte. Sur la côte, le vent nous lave la peau, décrotte les yeux et ouvre les oreilles. Sur l’Océan, le vent entre. Il lave les os, décrotte le cerveau et ouvre le cœur.

  - J’imagine qu’on doit monter ?
  - Tu es prêt ?
  - J’ai les bras vidés de leurs entrailles.
  - Ne t’inquiète pas.
  - Tu commences à m’inquiéter avec tes paroles d’avocat.
  - Ha ha ha !

Il commence son ascension. Échelon par échelon, je le suis. La rouille des barreaux entre dans mes mains fripées par l’eau salée. Mes vêtements imbibés me gênent au maximum. Le radeau de la méduse se rapetisse à mes pieds, mais le ciel reste toujours aussi lointain.

Arrivé sur le pont, le vent fait encore plus de place en moi. Le silence en rafale, l’odeur de l’oxydation du métal, les bourrasques qui balayaient les mots hors de ma bouche… Et l’immensité du pétrolier ridicule au centre de l’Océan. Comme un homme nu perdu au milieu des étoiles. Quelques mouettes dorment en tas, un œil ouvert, l’autre fermé, leurs plumes ébouriffées. On jurerait qu’elles font semblant de dormir… Sinon, le pont est vide, immensément ridicule dans l’immensité grandiose de l’horizon. Et au-dessus, les étoiles dans le pétrole noir de la nuit.

Il se dirige vers un sas au centre du pont. Lorsqu’il l’actionne, lorsque le métal se frotte contre le métal et que l’acier crie, je sens qu’il ouvre le ventre du monde. Un souffle de chaleur en jaillit. Le souffle d’un animal, une haleine gigantesque, chaude. Le pétrolier vit. Une autre échelle. Qui descend dans le ventre grouillant du monstre de métal.

Il me précède. Dès que j’ai passé le sas, je me retourne et je comprends. L’odeur chaude ne me trompe pas. Dans le ventre du pétrolier s’entassent des centaines de containers. L’immense soute s’ouvre sur les entrailles de la terre. C’est grand comme la plage du motel. Et ça fourmille. Le fond épouse au loin la forme de la coque du paquebot, avec des boulons pour garder le métal ensemble, des boulons gros comme des maisons. Et, éparpillé sur le métal brun, agrippés aux échelles de cordes qui pendent des containers empilés, aux échafauds de fortunes, des gens. Pleins de gens. Un immense bidonville, des brûleurs de fortune, des tentes en lambeaux, et des gens qui grouillent au cœur de l’odeur forte de mazout.

Des centaines de containers multicolores, délavés par le soleil, rouillés, béats. Qui crachent tout ce que l’humanité crache d’elle-même. Les rejetés, les parias, les clandestins, les boats peoples de toutes les guerres et toutes les misères. Entassés, emmêlés, éparpillés. Un bidonville dans un pétrolier.

Sur un des versants de la calle, les mètres sont indiqués à la peinture blanche. Le même blanc qui sépare l’autoroute en deux, qui cerne les cases du stationnement du motel. Le blanc qui sépare les mondes.

Je descends. On est accueilli par un grand homme allongé par l’éclairage des ampoules qui pendent du plafond. Il est grand, maigre, rouillé même. Il a une tache de vin qui lui couvre l’épaule jusqu’au côté du front. Il a sûrement déjà été basané. Maintenant, il est sombre. Tout autour la misère s’arrête et se regroupe autour de nous. Les ampoules nues scintillent, hésitantes.

  - C’est qui ? demande l’homme taché en me pointant du doigt.
  - Un ami, répond Adam.
  - Il est sûr ?
  - Oui. Il va nous aider. Dans quelques jours, je ne viendrais pas, il va prendre ma place.
  - Comment, tu ne peux pas venir, il y a des problèmes ?
  - Il n’y a pas de problème, je peux venir, je veux simplement passer une nuit sur la côte.

Puis en me tendant la main et en m’observant plus attentivement, le tacheté rajoute :

  - C’est Ozgür.
  - Enchanté.

De partout, les gens descendent des containers et nous encerclent. Des femmes en saris, avec une peau à faire fondre l’acier des pétroliers et trois yeux dont un fait de cendre, des Noires en boubous sales, dignes comme des reines, généreuses, silencieuses, mélodieuses, leurs fesses comme berceau de l’humanité, leurs hommes, solides comme le temps, d’autres hommes blancs en sous-vêtements, moustaches noires et dures, barbes longues et cigarettes éteintes, des chinois mystérieux, des latinos joyeux, de tout, le tour du monde autour de nous, qui a tout arrêté et qui me regarde. M’observe. Me jauge. De partout, ils arrivent. De tous les coins de cette terre qui ne tourne pas rond. Une marée échouée ici, dans cette calle, qui attend. Qui me pèse. L’arche de Noé. L’espèce humaine cachée dans cette soute, à vouloir un lopin pour y cultiver sa famille et faire pousser ses enfants. Des Palestiniens et leurs keffiehs qui partagent leur sel avec des juifs marocains, des musulmans Pakistanais qui font bouillir leur théière sur le même brasero que des hindous du Cachemire, des Afghanes voilées qui rient avec une Brésilienne en bikini taché de rouille, qui ne parlent même pas la même langue… Tous ces gens qui vivent, mangent, dorment, fument ensemble, parce que les guerres sont faites par les riches, non pas par les pauvres. Les pauvres sont occupés à essayer de nourrir leurs enfants. Il y a des Grecs qui fument le même tabac que les Turcs, des Serbes saouls dans les bras des Croates, des Tutsis qui chatouillent des enfants Hutus. Et des mouches. Et des rats. Et l’humidité. Et l’éclairage qui scintille et qui ballotte sous les vagues. Les ampoules qui tanguent comme le bateau suit la houle de l’Océan. Et l’odeur de pétrole partout. L’odeur de l’injustice.

Tous me regardent.

L’autre ne dit rien. Alors moi, sans réfléchir, je commence à me déshabiller. J’ôte mon T-shirt. Puis, je baisse mes pantalons. Et ils se mettent tous à rire. Les plus pauvres du monde, les échoués, les sans patries qui ne voient plus le soleil depuis des générations, ils rient de moi. Alors moi aussi je ris.

  - Garde tes vêtements. Tu les donneras plus tard. On a du travail.

Et je remarque que ses vêtements à lui laissent suinter les galles de ses brûlures que le sel a mangées. Les vêtements lui font mal, mais il joue au dur. Sans un mot, il attend de se déshabiller. Il faut que je lui demande ce que c’est, ces brûlures…

 


motelmurders

 


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