18/10/2006
art mécanik
hurle
Eden Motel
xia
Film film

 

 

EDEN’S MOTEL
NO TRESPASSING

Roman en construction,
Speed limit 50 m/h

Chapitre 8 / 2

La semaine dernière à l’émission…

Un motel. Des chambres occupées par des échoués de l’Amérique, des marginaux en quête de bonheur et de sens. Un enfant albinos et muet qui abrite une jeune mariée en fuite dans sa chambre transformée en pigeonnier pour les mouettes. Une transsexuelle en convalescence abreuvée d’hormone et de martini. Une ménagère miss Univers qui se tape les chambres et les clients. Deux frères et sœurs jumeaux haineux plus vieux que vieux derrière la réception. Un concessionnaire junkie d’amour, attaché à un pommier pour ne pas qu’il puisse continuer à manger l’auto dans laquelle sa femme s’est tuée. Un révolté qui plonge dans les vagues tout habillé à chaque soir et qui en ressort nu à chaque matin. Et un paumé, moi, qui le suit pour la première fois dans les vagues vers les immenses cargos stationnés au large à perpétuité.

Pour le début du roman sur Le Cabinet, appuyez ici.

L'homme qui est mort avec sa moustache
    Sonet safety razor ®

Adam me traîne à l’une des extrémités de la calle. La pointe, dispensée de containers est recouverte de lits sur un plancher de fortune. Des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards. Morts-vivants. La tête comme un village mal rasé, le corps bombardé, les draps verts et les brancards, les lits bas, cordés comme dans un camp de réfugiés. Une centaine de lits verts numérotée, une centaine de petites plages pour les épaves du monde. Dans un bidon ouvert, coule un filet d’eau. Adam se lave les mains. Je me lave les mains.

  - En arrivant, je m’occupe des malades. J’identifie les urgences et les morts. Les urgences, j’essaye de trouver des médicaments, mai sil n’y a presque rien. Les morts, Ozgür les balancent aux poissons.
  - Qu’est-ce qu’ils ont ?
  - La traversé est dur. Ils partent en santé. Mais voilà comment ils nous arrivent. Rester chez eux, c’est souvent mourir, mais partir, dès fois, c’est ne plus savoir vivre.

Milk. Le lit numéro 32. Un Indien, je crois. Il me tire le pantalon. Il veut du lait. Adam me pointe une rangée de citernes qui forment un comptoir bancal dans un coin reculé. Un petit brûleur. Fais bouillir l'eau, y mets du lait en poudre, le tout room temperature, comme la première chose que l'on demande tous en naissant.

Lui donne à la cuillère de plastique. Il respire comme un barrage hydraulique hors d'usage. De l'eau dans les poumons. Doctor, doctor. De la crasse dans la peau, de la morve dans la barbe. Du lait à la cuillerée, 3 cuillères, doctor, me prend solidement le bras d'une main millénaire, doctor, doctor, can't breath, je l'aide au ventre de ce que je connais. Je ne connais rien. Mets ma main sur son ventre, sur sa peau fatiguée, plissé, parchemin. Doctor, doctor. Déjà l'impuissance.

Sais pas quoi faire.

Je regarde autour, personne. Juste les épaves sur leurs brancards, immobiles, épuisées. Qui me regarde. Sans rien demander. Peut-être même sans rien comprendre. Me lave les mains. Me sens tellement inutile. Arrange les oreillers des lits numérotés comme si l'endroit où l'on met sa tête pour mourir, pour dormir, pouvait repousser la grande salope, la cochonne, la grosse truie. Peut-être que l'endroit où l'on met sa tête pour mourir, ça change quelque chose à la grosse cicatrice sale, à la poussière qui devient poussière dans l'œil. Peut-être que c’est pour ça qu’ils viennent, qu’ils traversent l’Océan, pour avoir un endroit ? Parce que chez eux, c’est plus un endroit, c’est la gueule d’un fusil ou d’une épidémie, ou d’une épidémie de fusil…

  - Rase-le. Il vient d’arriver.

Il y en a qui n’arrivent jamais au bon moment.

  - C’est plus facile pour l’hygiène. Ça simplifie. Fait le visage maintenant, la tête plus tard. En général, ils veulent pas, soit ferme. C’est mieux comme ça.

C’est Adam. Je ne le regarde plus de la même manière. Tout ce monde, toute cette détresse qui sourit et qui survit à 7000 vagues du motel… Et nous qui ne savons rien…

Numéro 32. J’ai jamais rasé quelqu’un d’autre. Dans une boîte sur une des grosses citernes, je trouve des armes : un blaireau, un petit savon, une pioche, une lame. C'est lui que je dois raser, lui, avec sa mousson dans les poumons … Le visage maintenant, la tête, plus tard. Comme un réfugié, comme la roue de la vie à l'envers, Svastika, Auschwitz... La solitude est la Gestapo de l’âme, la pauvreté à cette profondeur est un four crématoire.

  - Doctor? Doctor?
  - Je ne suis pas docteur, mais je dois vous raser, c’est pour l’hygiène alors ne bougez pas sinon, ça va couper et les SIDA, le HIV, vous voyez… le sang de nos jours est un poison mortel…

Le sang est un enfant de chien lui aussi. Tant qu'il est bleu, c'est beau, c'est ok, mais les choses ont une âme peut-être plus que nous qui avons des livres, et le sang rouge donne une peur caoutchoutée à l’amour, today. Anyway, le foam, le blaireau, le savon et le petit bidon pour l’eau chaude, j’apprends. On ne rase pas les inconnus tous les jours. Les villages eux, pourtant…

Et c'est parti. La centrale hydraulique dans les poumons, les deux côtés du rasoir, les deux versants de la médaille, les deux joues, les deux étapes de l'homme, la vie, la mort, les deux rives de l’Océan. Les deux pôles du monde. Ils parlent tous l’anglais. Comme un axe à la terre. Comme la barre dans le $, le signe des dollars…

  - Not the moustache, not the moustache, tomorrow…
  - No.
  - Yes...
  - No.
  - Yes...
  - Ok, ok, je fais le visage et on voit plus tard pour la moustache.

Le poison rouge de l'inexpérience qui coule, et le VIH, on n'y pense même plus.

  - Why do you insist? Tomorrow.

J’apprend à raser comme on patine sur deux lames. La barbe est longue. Longue est la faim et gros sont les barrages dans sa mousson, dans ses poumons. Il se débat, mais c'est mauvais pour mourir si tu as de la barbe…

  - C’est presque fini, juste la moustache…
  - Tomorrow, please, tomorrow.

La lame continue. L'expérience rouge rentre tranquillement. Le ventre se lève difficilement.

  - Please tomorrow, why do you insist?

Il se lève le ventre, comme on lève un boulet. Et la centrale, les turbines dans les poumons, les longs poils dans le petit pot rouge et le blaireau dans le petit pot vert, et le savon plein de poils, et l'inexpérience, le rouge qui se mêle au savon…

  - Tomorrow…
  - Tomorrow is today…

Ses mains comme des plaies au corps. Ses yeux qui regardent au travers l'eau du petit pot rouge et l'eau du petit pot vert, au travers l’eau de ses poumons… Adam me pointe le lit 41. Un autre homme à raser. Un homme avec une énorme excroissance sur la tête.

  - God save me, please God save me…

Le petit côté de la lame et le moins petit côté de la lame. Le côté riche de l’Océan et le côté moins riche… Le petit pot vert et le petit pot rouge…

  - Please, God, save me, save me God, please, save me, why do you insist? The moustache tomorrow…
  - Ok, je vais changer la lame, je vais mettre la tienne sur le haut de la citerne, là-bas, et je vais aller raser le numéro 41, je vais raser l’homme avec la bosse sur la tête, un africain, un noir en tout cas, je vais raser number 41, et ensuite, I’ll come back for the moustache.

Je mets la lame dans une mini enveloppe de lames comme une lettre au père Noël. Qu’est-ce que je veux à Noël ? Qu'on ne meure plus seul. Me lave les mains. Prends une nouvelle lame et le numéro 41. Le rase de près, l'homme avec l'observatoire sur la tête comme une grosse bosse molle, un télescope vers le paradis, une balle perdue rasée de près. J’ai plus d’expérience, mais quand même, le sang coule de sa lèvre… Mais il ne résiste pas. C’est à peine s’il a conscience que je suis là.

Me lave les mains, va en haut de l'armoire, prend la médaille à deux tranchant, la lame du moustachu, jette l'autre dans un petit pot à côté de la citerne, sont bien organisés, les défavorisés, et va raser la moustache. Adam et Ozgür sont là. Ils branchent un tube dans le bras du numéro 32. Plus tard la moustache. Ce n'est pas le temps du barber shop mais du soluté. Les laisse faire.

Adam pointe du nez d’autres lits. Me lave les mains. Et le petit Chinois qui ne veut plus que ses lèvres existent, qui ne veut plus exister du tout, lave mes mains, et l’autre, le Serbe qui va mourir demain avec les couilles comme un pie de vache, lave mes mains, et les plaies de lits, les hommes squelettes comme en 45, me lave les mains, le vieillard nouveau-né en position fœtale, le nourrit d'un mix de biscuit, lait, eau, suppléments, banane, parce que l'homme descend du singe, non pas de la centrale hydraulique, wash my hands.

Pendant que je nourris le grand-père, l’ange squelette aux ailes brisées en position fœtale, the new born old man, je me rends compte qu’Ozgür et Adam sont partis, que la centrale nucléaire a un drap vert sur le corps. Fermée. Hors d'usage. Un drap vert sur le visage.

Il est mort avec sa moustache.

Tomorrow will never see the day.

Tomorrow, ça voulait dire que c'est la grande faucille du grand barbier bourreau qui s'en occupera. God, save me disait-il. Saint Pierre est un barbier ouvert 24 heures sur 24. Mais l'homme n'est pas chrétien, il est sûrement hindou ou plutôt musulman, je ne sais pas. Et moi, le touriste, le voyeur, l'étranger qui l'accompagne vers son ou ses dieux, moi qui ne parle pas sa langue, qui ne connais pas sa religion, qui a grandi de l’autre côté de l’Océan avec assurance maladie, pilules et taux de suicide. Il est mort avec sa moustache. Je ne sais pas son nom. Personne ne sait son nom. Il n’a pas eu le temps de nous le dire. Demain restera toujours aujourd'hui pour lui. Ils sont combien à être mort sans nom aujourd'hui ? À être morts dans les bras d'un étranger ? Avec des lames à deux tranchants ? Partout, les mers sont remplies de bateaux aux ventres cordés de lit. Les lits sont pleins.

Il est mort bien rasé. Il est mort avec sa moustache.

Use SONET safety razor ®. Made in India.
Because nobody wants to die without a clean shave.

Because nobody wants to die alone.
Nobody wants to die alone.

Me lave les mains.

 


motelmurders

 


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