31/10/2006
art mécanik
hurle
Eden Motel
xia
Film film

 

 

EDEN’S MOTEL
NO TRESPASSING

Roman en construction,
Speed limit 50 m/h

Chapitre 8 / 3

La semaine dernière à l’émission…

Un motel. Des chambres occupées par des échoués de l’Amérique, des marginaux en quête de bonheur et de sens. Un enfant albinos et muet qui abrite une jeune mariée en fuite dans sa chambre transformée en pigeonnier pour les mouettes. Une transsexuelle en convalescence abreuvée d’hormone et de martini. Une ménagère miss Univers qui se tape les chambres et les clients. Deux frères et sœurs jumeaux haineux plus vieux que vieux derrière la réception. Un concessionnaire junkie d’amour, attaché à un pommier pour ne pas qu’il puisse continuer à manger l’auto dans laquelle sa femme s’est tuée. Un révolté qui plonge dans les vagues tout habillé à chaque soir et qui en ressort nu à chaque matin. Et un paumé, moi, qui le suit pour la première fois dans les vagues vers les immenses cargos stationnés au large à perpétuité.

Pour le début du roman sur Le Cabinet, appuyez ici.

L’Océan Pacifique
    L’homme est composé de 70 % d’eau.

  - Je te présente Lî Chen. C’est à lui que tu donneras tes vêtements, si tu le veux encore. Moi, je donnerai les miens à sa femme. Ensuite, tous les 4, nous allons nager vers la côte. Toi et moi, nous irons au motel et nous réserverons nos chambres sous leurs noms. Pays de provenance, Pékin. Eux, ils vont entrer dans les terres. Ça te va ?
  - Oui.
  - Tu comprends ce qui se passe ?
  - Oui. Et ça me va.
  - Garde tes souliers.
  - OK.

Une foule de prospecteurs d’espoir entassé dans des cargos, un raz-de-marée de désespérés qui débarque au compte-goutte en Eldorado. Goutte-à-goutte, un à un, ils arrivent les poches vides, les yeux pleins, la main sur le cœur, la peur aux reins. Une vague immense qui s’abat sur l’Occident, qui traverse le monde sur des radeaux, des barques, des planches… Poussés par le rêve d’un peu plus, d’une petite part à cette opulence de supermarché. Le plus grand naufrage de l’humanité est ces clandestins épuisés en quête d’un peu d’équité. Qui arrivent sur ce versant de la médaille en croyant que le soleil se lève ici, que l’extrémité de l’arc-en-ciel est ici. Avec ses trésors. Et ses espoirs. Ceux qui se font arrêter au départ, d’une balle, d’un canon, d’une paire de menottes. Ceux qui se noient en chemin, dans les poches des requins qui font les connexions entre les passeurs et les désespérés, entre les dents croches des monstres marins lorsque les bateaux trop pleins se vident en pleine mer, lorsque les vagues attirent les passagers vers les entrailles trop fertiles des sirènes. Ceux qui se font cueillir au port et qui sont renvoyés par le premier ressac vers les prisons et les tortures des pays d’où l’on fuit.

Je me déshabille. Un homme nu est un homme sans pays. Il me regarde, honteux. Il prend mes vêtements en ravalant le reste de fierté que la traversé n’a pas asséché. Sa femme se déshabille aussi. Même plus de pudeur. Elle enfile le linge d’Adam, les pantalons tachés et le t-shirt de golfeur. Elle n’a probablement jamais vu un 18 trous de sa vie. On pourrait entasser une république asiatique au complet sur un terrain de golf. Ils embrassent un ou deux réfugiés et nous sortons. En silence.

Sur le pont, l’air est froid. Le vent me glace. Adam et moi, on est nu sous les étoiles. Un peu ridicule. C’est bon d’être ridicule en des moments aussi importants. Ça dédramatise. Au loin, on aperçoit le lampadaire qui éclaire la plage du motel. Tout petit. À l’opposé, au large, la lune est là et elle éclaire un passage dans la mer jusqu’à la côte.

  - Vous êtes prêts pour le saut ?

Ils ne comprennent pas. Adam alors leur explique par gestes qu’il faut sauter du pont pour atteindre ensuite la côte à la nage. Elle fait non de la tête.

  - Vous savez nager ?

Signe que oui. Mais elle ne veut plus. Perte de courage pour le dernier saut. Ils se parlent rapidement, nerveusement en mandarin. Elle pleure. Adam en profite pour m’expliquer.

  - Souvent, ils hésitent. Le vertige du grand saut. Mais ils sont venus jusqu’ici, alors ils sautent. Des fois, on descend par l’échelle, mais le saut c’est mieux. La violence du choc aide à faire la coupure.
  - Qu’est-ce qu’ils font, une fois sur la côte ?
  - Il y a tout un réseau qui s’occupe des papiers. C’est la fin du trajet, mais tout est prévu. Une fois dans les terres, une fois les frontières franchies, ils sont laissés à eux-mêmes. Pas avant.

Lî Chen se retourne vers nous. La décision est forte dans son regard. Il essaye d’être courageux pour deux. Elle pleure. Il essaye de parler, mais elle avance vers le bord du bateau et avant qu’on ait pu l’en empêcher, elle ôte ses talons haut qui détone avec le reste de ses vêtements et se lance dans le vide. Dans son nouveau destin. Son mari la suit avec maladresse, paniqué.

  - Si tu veux, saute les pieds les premiers. C’est pour ça, les souliers. Pour ça, et pour les oursins sur la côte. Avec tes mains, protège tes testicules en sautant. Arrivé dans l’eau, fais attention que les clandestins ne te coulent pas. Des fois, la panique est trop forte, ils te prennent pour une bouée… Tant qu’on n’est pas sur la côte, le danger n’est pas écarté. Suis-moi, on va essayer de sortir à un kilomètre du motel, vers sa gauche. Ensuite, on jogg pendant qu’ils entrent dans le continent. OK ?
  - OK.
  - Vas-y le premier.

Et me voilà dans les airs, le cœur arrêté, la mâchoire serrée. Mes mains protègent mon pénis et mes couilles. Je tombe. Je prends de la vitesse. Je tombe. Ma vie est en suspension. Mon cœur est en expansion.

La surface de l’eau éclate et je m’enfonce profondément dans l’Océan comme un météore. Au creux, il fait froid, il fait noir, j’ai envie de crier, je ne vois rien, plus de repères, Fragile, This side Up. J’ai besoin d’air.

J’émerge d’un coup, paniqué. L’air entre en moi comme la fin du monde. Les vagues s’écrasent sur ma gueule, et je bois l’eau à la tasse, avec hoquet. Étouffé, je me bats pour que l’air entre. Je reprends peu à peu mon souffle. La lune éclaire l’eau. Les Chinois se mettent à rire. Le stress descend, semble-t-il. Adam torpille la mer un peu plus loin d’un plongeon parfait, presque sans éclaboussures. Il remonte à la surface.

  - Ok ?

Il s’adresse au trois. OK semble-t-il.

  - La marée est basse et tranquillement, elle va monter. Elle va nous porter. La nage sera facile.

C’est à moi qu’il dit ça. Nous commençons la nage. Adam ouvre la route, je la ferme. Il a pris les talons hauts de la dame. La mer est calme. Je suis épuisé. J’ai peur de ne jamais arriver. Je me concentre sur ma respiration. Mais je dois admettre qu’il est plus facile de nager nu qu’habillé. Les souliers font toujours le même effet de plomb, mais le reste, c’est mieux. Et je me mets à voir la nuit défiler. Je me mets à penser à l’homme avec sa moustache. Avec sa station hydraulique dans les poumons. J’oublie que je nage. Et les vagues nous portent jusqu’à la côte.

 

 

Le ciel se transforme. Le soleil veut sortir derrière le motel. Il faut que j’aie voir Kaïn, je me dis. Le rose maquille les vagues. La marée déshabille la plage. Les crabes dorment encore. Le motel aussi. L’Amérique aussi.

 

 

 

Le moustachu nage en moi. Chaque fois que j’avale de l’eau, je me souviens de la centrale hydraulique dans ses poumons. Alors, je nage sans compter.

 


 


motelmurders

 


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