06/06/2007
art mécanik
hurle
Eden Motel
xia
Film film

 

 

EDEN’S MOTEL
NO TRESPASSING

Roman en construction,
Speed limit 50 m/h

TROISIÈME PARTIE
Chapitre 10 / 12

La semaine dernière à l’émission…

Un motel. Des chambres occupées par des échoués de l’Amérique, des marginaux en quête de bonheur et de sens. Un enfant albinos et muet qui abrite une jeune mariée en fuite dans sa chambre transformée en pigeonnier pour les mouettes. Une transsexuelle en convalescence abreuvée d’hormone et de martini. Une ménagère miss Univers qui se tape les chambres et les clients. Deux frères et sœurs jumeaux haineux plus vieux que vieux derrière la réception. Un concessionnaire junkie d’amour, attaché à un pommier pour ne pas qu’il puisse continuer à manger l’auto dans laquelle sa femme s’est tuée. Un révolté qui plonge dans les vagues tout habillé à chaque soir et qui en ressort nu à chaque matin. Et un paumé, moi, qui le suit pour la première fois dans les vagues vers les immenses cargos stationnés au large à perpétuité.

Pour le début du roman sur Le Cabinet, appuyez ici.

Les poissons nucléaires
    L'empreinte écologique du bétail pour la consommation mondiale : 26 % des surfaces émergées de la terre.

Saül : Je coule. Le niveau d’eau monte dans le sous-marin, je n’ai plus d’air, il y a du noir dans mes poumons… Je me colle contre les murs, je caresse les tuiles, les conserves, tout est tombé. Les étagères sont à terre, le savon est partout, le pain est écrasé par les boîtes qui sont tombées. Il coule de l’eau de mon crâne. L’eau goutte la viande… Moi aussi j’ai été écrasé comme le pain. Moi, j’aime pas la viande, j’aime le poisson. Et jamais, jamais je ne vais manger de poulet.

J’ai eu peur, j’ai couru partout, j’ai cherché la porte, il n’y a plus de porte, le sous-marin s’est échoué et l’eau s’infiltre, la pression du noir augmente, elle est trop forte, l’air va manquer… Je suis au fond de l’océan entre les carcasses de poissons mangés, les arrêtes des monstres et les épaves des bateaux fantômes. Je suis tellement profond que la lumière a fait demi-tour. Quand j’ai couru, je me suis fait mal. Et j’ai tout renversé. Les conserves, le poisson, le savon, le sucre…

J’ai mal à la tête. Ma tête c’est comme le sous-marin, il y a de l’eau qui fuit, sauf que moi, l'eau fuit vers dehors et elle goûte la viande, le pétrole, c’est ça, elle goûte le pétrole, et le pétrole, c’est du sang de planètes. Je ne me souviens pas de m’être cogné. On ne peut pas nager dans du pétrole, c’est comme de la mélasse, c’est trop épais. Je vais me noyer dans une marée noire. Il y a un pétrolier englouti qui m’écrase. Je suis couché au plafond du sous-marin, l’Océan tourne, il y a quelqu’un qui a enlevé le bouchon et on va tous passer par le petit trou pour aller dans les égouts. On va mourir. Ici dans le noir, en passant par le trou des égouts. Il y a des crocodiles qui vivent dans les égouts. Il n’y a plus d’air dans le sous-marin, que du noir, mes yeux débordent, je saigne des yeux… Il y a du pétrole dans mes poumons… J’étouffe… J’étouffe !

Du bruit. J’entends quelque chose… Du métal grince contre du métal. L’écoutille va s’ouvrir, j’entends le mécanisme… On va me laisser sortir, on vient me chercher, les dauphins font ça, s’ils voient un bébé qui coule, avec leur gros nez, ils le poussent jusqu’à la surface et à la surface, il y a peut-être le soleil, peut-être les étoiles, mais surtout il y a l’air et on ne meurt plus.

L’écoutille s’ouvre. La lumière explose dans le sous-marin, elle arrache les yeux, elle brûle la peau, je vois rien, je me roule en boule, je cache mes yeux dans ma tête, ma tête dans mon bras, mon bras dans mon corps… Mais l’odeur rentre quand même par mes pores…

  - Tu es là… Ce qu’il est cachottier mon frère… Il m’a fait un cadeau. Il s’est occupé de toi. Il m’a écouté. Mais toi, tu ne m’écoutes pas. Tu as tout sali ici… Tiens, je t’ai apporté de quoi faire le ménage, mauvais garçon. Tu vas tout nettoyer et ensuite tu sortiras. Je reviendrai demain.

La vieille, j’ai pas besoin d’ouvrir les yeux pour savoir que c'est elle, sa puanteur sent le dépotoir. Le vieux lui, ça sent les égouts. Elle me lance les balais dessus, et la vadrouille. Elle rit…

  - Tu ne joueras plus au malin. Même si les autres, les clients semblent t’aimer, toi tu n’es pas un client. Tu vas l’apprendre. Tu es ici pour travailler, pour nous aider, pas pour faire du cerf-volant, ou pour faire des châteaux. Tu m’entends ? Réponds-moi quand je te pose une question… Tu n’es pas un enfant. Tu m’entends ? Tu m’appartiens. Tu es ce que je te dis d’être. Tu m’entends ? Réponds. Réponds !

Mais je ne peux pas répondre. Et elle le sait. Alors, je réponds des yeux, les robinets sont ouverts, l’eau chaude coule de l’œil gauche, l’eau froide coule du droit.

  - C’est ça, pleure, chiure d’oiseau. Et quand tu auras fini le ménage de la remise, il te restera le reste du motel.

Et elle ferme la porte. Je cours, j’essaie de l’empêcher, mais dans sa main, tremble encore le couteau qui tenait le mécanisme de l’écoutille verrouillée. Je recule et je regarde la porte se refermer sur moi. Je commence à trembler moi aussi. Comme le couteau. Dans le noir, il y a des anguilles électriques…

La lumière se ferme d’un coup. L’air part. il part vite. Il est déjà parti. Je me laisse glisser sur la porte, mes mains faisant un petit bruit en glissant. Comme le cri d’un petit oiseau à qui l’on vient de briser le cou. Ce n’était pas un dauphin venu me sauver. C’était un crocodile d’égout et il va me manger.

Il est là le crocodile. Avec moi, dans le noir.

 


motelmurders

 


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