13/06/2007
art mécanik
hurle
Eden Motel
xia
Film film

 

 

EDEN’S MOTEL
NO TRESPASSING

Roman en construction,
Speed limit 50 m/h

TROISIÈME PARTIE
Chapitre 10 / 13

La semaine dernière à l’émission…

Un motel. Des chambres occupées par des échoués de l’Amérique, des marginaux en quête de bonheur et de sens. Un enfant albinos et muet qui abrite une jeune mariée en fuite dans sa chambre transformée en pigeonnier pour les mouettes. Une transsexuelle en convalescence abreuvée d’hormone et de martini. Une ménagère miss Univers qui se tape les chambres et les clients. Deux frères et sœurs jumeaux haineux plus vieux que vieux derrière la réception. Un concessionnaire junkie d’amour, attaché à un pommier pour ne pas qu’il puisse continuer à manger l’auto dans laquelle sa femme s’est tuée. Un révolté qui plonge dans les vagues tout habillé à chaque soir et qui en ressort nu à chaque matin. Et un paumé, moi, qui le suit pour la première fois dans les vagues vers les immenses cargos stationnés au large à perpétuité.

Pour le début du roman sur Le Cabinet, appuyez ici.

Pétales
    On estime à 50 millions, le nombre de noirs à avoir été déporté d’Afrique comme esclave lors de la traite des noirs.

Moi : Aujourd’hui, je m’appelle Gustave Ampaté Bâ, je viens de la République Démocratique du Congo. Je suis grand, long, très rapide et très élégant. Je fuis la guerre civile qui dure au fur et à mesure que mon pays change de nom mais garde l’oppression et la corruption comme unique idéologie.

À la sortie de l’eau, le vrai Gustave m’a pris la main dans son immense paume et l’a serré contre son cœur. Il est arrivé. Six mois d’horreur, de camions, de mendicité et de douleurs pour traverser l’Afrique vers un port, d’innombrables semaines d’attente pour un passeur fiable, il a décidé à ce moment de ne plus compter, d’attendre. Puis les jours en mer, la soif, le noir, la peur et l’immobilité, tout le parcours des négriers d’aujourd’hui. Des siècles après la traite des noirs et encore les calles des bateaux sont pleines, on y étouffe et les négriers modernes échangent une fois de plus des vies contres des dollars, une fois de plus, les marchandises humaines apprennent la valeur de leur corps, ou l’absence de sa valeur, la petitesse de leur existence… Combien de vies gaspillées, sacrifiées sur l’autel du rêve américain ? Et lui, Gustave, le voilà arrivé. 400 ans après les débuts de la traite Atlantique des noirs, après les 50 millions de déportés dont seulement 15 millions allaient arrivé en vie, un autre Africain vient de sortir des calles puantes d’un bateau pour mettre le pied sur le continent américain.

Point de baiser aujourd’hui, juste une poignée de main et un sourire immense rempli d’amitié. Puis il a disparut. Ces petits fils peut-être seront des hommes. Lui, il n’est qu’une marchandise.

J’ai signé le livre de la réception, j’ai quitté Adam qui rentrait au paradis disponible en room service à la chambre 9.

Puis je suis allé voir Kaïn. Il a maigri encore. Ses vêtements commencent à prendre la couleur du tronc du pommier. Pleins de pétales l’entourent. Il a l’air démolit, on voit qu’il se force pour garder la tête haute et les paupières ouvertes, mais tout semble brisé.

  - Qu’est-ce que tu fais tout nu ?
  - Je fais la même chose que le type qui jogg tous les matins.
  - Et vous nagez où ?
  - Vers les cargos.
  - Et qu’est-ce qu’il y a dans les cargos ?
  - Tu veux vraiment savoir ?
  - Non. Pas vraiment. Ça va. M’intéresse pas.

Moi non plus, je m’intéressais pas au contenu des conteneurs avant de les rencontrer personnellement. Personne ne s’intéresse au contenu des conteneurs qui s’échouent sur leurs grèves. C’est comme ça. La télé payante est bien plus intéressante. Et les nouvelles télévisées sont à l’heure du souper, quelle indécence, il y a des sujets qu’il ne faut pas aborder à table…

  - Tu sais où est le petit ? reprend Kaïn.
  - Je n’ai vu personne depuis que je suis venu t’attacher ici.
  - On ne peut pas te faire confiance. Je laisse le motel quelques jours et pendant ce temps-là, tout fout le camp. Paloma se saoule seule, et c’est jamais beau, une femme qui boit seule. Et là, j’apprends que le petit a disparu ?
  - Qu’est-ce que tu veux dire ?
  - Qu’est-ce que tu ne comprends pas ? Il n’est pas rentré se coucher hier. Il faut que tu préviennes les autres. Il faut que vous le trouviez.
  - Comment tu sais ?
  - J’ai mes secrets moi aussi.
  - C’est la fille en chemise, c’est ça ?

Et là, je vois que je viens de l’emmerder. Que je pige son secret du premier coup, pas bon pour l’orgueil blessé. Ses yeux sont complètement injectés de sang, plantés au creux de cratères noirs.

  - Comment tu sais ?
  - Je l’ai vu ce matin en sortant de l’eau. Jolie.
  - Tu ne parleras pas d’elle aux autres ?
  - Non. On peut l’aider ?
  - Elle dort dans la chambre du petit et elle dit que Saül n’est pas rentré depuis hier matin. C’est la mariée de l’autre qui s’est enfui avec la robe pleine de sang…
  - Je ne sais pas de qui tu parles, mais je vais trouver le petit, compte sur moi, dis-je en me levant.
  - Je vais t’aider. Détache-moi et je nous le trouve, le petit. Et je m’occupe du motel pendant que tu fais tes baignades… Allez.
  - Désolé Kaïn. Je vais me débrouiller.
  - Allez, tu vois bien que je suis en pleine forme ? Tout ce qu’il me faut c’est un bon lit, une bonne douche et un repas chaud.
  - Pas de bagnoles pour souper ?
  - Non. C’est promis.
  - Non Kaïn. Pas encore. Si tu guéris, tu pourrais venir avec nous dans les vagues…
  - N’importe quand, le jeune. Allez détaches-moi.
  - Non Kaïn. Je ne peux pas. Pas encore.
  - Salaud. Collabo, tu n’as pas de couille ? Tu attends qu’une femme te dise quoi faire ?
  - Oui.
  - Mauviette.
  - Peut-être que j’écoute trop les femmes, mais toi, tu sembles ne pas les avoirs écoutés assez si je me rappelle bien.
  - Cochon. Tu vises les couilles ?
  - Kaïn, ça me crève le cœur de te voir dans les pétales, ta chienne de mécano trempée par la sueur, attaché comme un crucifix à un miroir d’auto. Mais des fois, les amis sont là pour ça. Pour faire chier. Pour viser les couilles. Salut.

Et je le laisse là, je pars chercher Saül pendant que l’arbre se met à brasser, pendant que le verger résonne sous les insultes et que les pétales s’envolent au vent. Je dois trouver le petit. Et vite. Parce que ce soir, je vais dans les vagues seul, et que je suis déjà complètement vidé. Pas le temps de recevoir les insultes du roi de l’auto. Il y a Paloma qui doit être en train de cuver son martini, il y a le couple d’amoureux qui doivent être en train de couver leur désir ultra-sensoriel, il y a les serbo-croates, pour ce qu’ils peuvent et finalement, il y a la nouvelle en chemise qui semble plutôt difficile d’approche. J’ai besoin d’aide. La nouvelle. C’est ça. Il faut que je la trouve.

 


motelmurders

 


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