23/04/2008

art mécanik
hurle
Eden Motel
xia
Film film

 

 

Les clous dans la poupée voodoo
1er clou

Le premier volet d'un carnet écrit
entre l'Afrique de l'ouest et l'Éthiopie
à l'hiver 2008.

Afro-Amerikkkana
    50 000 000

L’Amérique et l’Afrique, continents transfuges, le noir et blanc de la même photo d’une époque non révolue. 50 millions d’Africains arrachés à leurs villages, le fouet jusqu’aux cales des bateaux tombeaux, la traversé des villages pillés jusqu’à la plage, vendeurs et marchandise horrible, duo de l’éternelle violence, des profondeurs les plus nauséabondes de l’homme. Un homme en vend un autre. Un homme en possède un autre.Il a acheté sa vie, son sang, sa descendance, ses dents et son humanité, sa dignité. L’humain devenu horreur, l’innommable devenu le quotidien, les bateaux qui traversent, qui traversent et qui traversent, les cales cages, les chaînes, les corps morts qui s’accumulent, enchaînés aux vivants, antichambre de l’enfer, mouroir flottant sur les eaux putrides de Cerbère, Styx Atlantique, la traite des noirs comme un vol de sang, une morsure de vampire et le claquement du fouet qui résonne encore et encore dans l’âme même de l’Amérique, dans ce que le monde a fait de plus horrible. Dans ce qui est oublié une fois de plus. Les vainqueurs déterminent l’importance de l’horreur, la traite des noirs n’est qu’un accident dans une Amérique à jamais esclavagiste. Une Amérique qui ancre encore ses bateaux sur les plages de pays à enchaîner, et le fouet, encore, le fouet encore. Sur 50 millions arrachés seulement 10 à 15 millions qui arriveront en sol d’esclavage. Perte de stock, marchandise périmée. Les autres morts en chemin, les os dans la vase au fond de la mer, les dents qui flottent dans les marécages, la faim qui souffle encore sur la côte d’Or. L’Afrique de L’ouest.

Le noir des cales humides et putrides hante encore le sang des descendants. Des centaines empilés, enchaînés, dans la merde et la violence. L’asphyxie, la claustrophobie. La haine. Et le goût de la chair humaine. Excréments, vermines, rats, cadavres, noirceur, rumeurs du fouet, échos du métal des chaînes, profondeur de l’océan dessous et de la peur dedans. La haine.

Partout du nord au sud, l’Afrique peuple l’Amérique encore aujourd’hui. Partout les descendants du fouet et des chaînes, des cadavres pendus aux arbres, partout chez-nous. Dans un semblant d’égalité, de démocratie. Noirs, afro-américains, Blacks, créoles… Un semblant de cesser le feu entre le souvenir de la violence et les traces qui en restent.

Les fils et les filles de ce bois d’Eben, ce sont mes amis d’aujourd’hui. Mes voisins, mon monde, les enfants de mes amours… Lula, Jemma, Manu, Didier, Widemir, Mireille… Ils sont ici chez eux autant que je le suis. Né ici comme moi, grandit avec moi. Peuple volé à sa terre sur une terre volée à un autre peuple. Et moi, avec eux au milieu de tout ça.

L’Amérique est construite sur le principe qu’un homme peut en vendre un autre. Qu’il peut lui regarder les dents, le classer travailleur ou viande à chien, le tuer comme on jette un trognon, le mettre à mort. La traite des noirs. L’Amérique est construite en bois d’Eben.

Et l’âme du fouet résonne encore entre le désert et la factorie.

Et voilà que je débarque en Afrique avec toute l’Amérique en moi, ses fouets, sa solitude, son passé de voleur, de tueur. Son rêve et son opulence. Ici en Afrique. Comme un anachronisme. Une tache blanche sur le noir de la nuit originelle. Il vient d’ici, le bois d’Eben. Il vient d’ici, l’homme vendu, la marchandise. La douleur au bout du fouet.L’homme bétail, moins qu’un chien, l’homme sans âme que l’on séparait des siens, qu’on arrachait à sa famille, au culte des ancêtres, à l’amour de la terre et du soleil, qu’on séparait, qu’on écorchait et qu’on annihilait. Qu’on empilait dans les caves entre l’horreur et l’inhumain qui nous habite tous.

L’homme que l’on pouvait vendre.

 


motelmurders

 


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