22/10/2008

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Film film

 

 

Les clous dans la poupée voodoo
20e clou

Le deuxième volet d'un carnet écrit
en Afrique à l'hiver 2008 : l'Éthiopie.

Réfugiés
    L’éclat du sourire désespéré.

Kebribeyah, un camp de réfugiés somaliens.
16 000 réfugiés, laissés là par une des deux guerres somaliennes.
Depuis le début des années 90… Plus de 15 ans pour certains.

Malgré la faim, le déracinement et l’humiliation, malgré la petite fin du monde de tous les jours dans laquelle ils doivent vivre, je les trouve beaux. C'est fou de voir la beauté des gens, de la voir sortir de leurs yeux, de leurs sourires, de la voir te crever les yeux... Malgré la morsure de la misère, aimer les sourires. Être touché par la sensualité en plein milieu des sacs de plastique, des bouteilles vides et des ordures, des mouches. Se faire crever l’âme par l’éclat de leurs yeux, au beau milieu des éclats de vitres et de la viande qui pourrit, être charmé par le sourire au coin des lèvres, par les lèvres débordantes, vouloir suivre du bout des lèvres, la poitrine pleine et le mamelon franc qui perce le cœur et l’odeur du dépotoir, être troublé par la beauté d’une femme à l’épicentre de la misère et de la famine et partager le rire d’un moment, le fantasme d’un regard, l’union d’une rencontre, entourée par l’immensité des déchets des mégalopoles, des larves, des restes grouillant de la pauvreté. Des vestiges de la modernité. De ce que l’homme devient face à la surpopulation, aux zones franches, et au libre-échange.

Aimer au creux du dumping industriel.
Et ne plus jamais retrouver le chemin de retour à la maison.

Tout ça en plein désespoir. Un désespoir troublant, parce qu'accepté comme le soleil et la poussière l'est... Le désespoir est plus troublant quand il est accepté. Ici, il se terre à l’ombre, entre le sable, les tentes et le soleil de fer. Entre les tanks russes qui rouillent au creux du désert et les os rongés par les hyènes.

Et moi, je viens d’où ? Elle est où ma maison ? Est-ce que c’est là que j’habite dorénavant ? Dans ces sourires crevants, dans ces tessons d’éclats qui brillent derrière les yeux ? Dans la crevaison du monde ?

J’emmagasine, je sculpte le monde en moi par le vent que fait la terre en tournant trop vite pour moi. Je le sculpte, le monde, j’en fais des totems et des popsicle. Les deux. De la magie noire et des enfantillages. Je fais ce que je peux. Et là-bas, ailleurs, je suis heureux. Encore une fois dans ces camps, un autre éphémère passage au creux des retailles de l’homme, des miettes que les guerres laissent derrière elles, face aux arêtes du requin de l’horreur. Encore plein d'images de réalité, d'autres facettes du monde qu'il me faudra classer et surtout garder en moi, un peu juste pour moi. Je garde ces images, ce chaos en moi, j'en suis plein, rempli, nourri. Près à affronter le froid de mon continent et de son mode de vie.

Et peu à peu, au fil des voyages, au fil des ans, je me sépare des miens, des hommes… Je sais le prix. Je me sépare d’eux pour ne garder que les rencontres, les gens d’un instant. Les balles semblent voler tous à la même vitesse peu importe le camp, peu importe le nombre de réfugiés. Kebribeyah en Éthiopie, Burg El Barajneh au Liban, Askar en Cisjordanie… Le désespoir est le même. Et le sourire aussi, ce sourire si difficile à expliquer quand on sait l’abandon et l’humiliation. Le désespoir est le même, polyglotte, international, abandonné sur la voix d’accotement de l’autoroute de la modernité.

Je saurai un jour courir plus vite, plus vite même que la rotation de la terre, m’envoler dans les tornades qui puisent leur eau dans les puits du début des temps.

De retour en cette Amérique Amnésique et Anonyme, je sais que je suis de moins en moins aérodynamique, mais que je ferai encore semblant. Mésadapté, moi-même réfugié dans un monde qui me ressemble de moins en moins, à me mentir que je vais bien, que tout va bien, que le monde tourne et que je tourne moi aussi, que je ne laisse pas une partie de moi là-bas, une livre de chair, éparpillé dans ces camps à l’autre extrémité de l’univers. Je crois que j'apprends de plus en plus des mirages. Je suis un mirage. Et en moi, il reste de l'eau.

 


motelmurders

 


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