04/03/2009

art mécanik
hurle
Eden Motel
xia
Film film

 

 

Fat man et Little boy
2e texte

Le langage des pierres et le silence des méduses.

1e RENCONTRE
    Le grand mal

Un local d’hôpital. Des boîtes, des jouets éparpillés. Un carré de sable blanc. Une occidentale excentrique, colorée, colérique, belle, face à une asiatique sobre, contrôlée, ridée. Un enfant métis est assis et regarde le plancher.

Madeleine : Il n’y a rien à comprendre. C’est héréditaire. C’est écrit dans son code génétique…

Nagasaki : Votre fils est épileptique, Madame.

Madeleine : C’est la faute à son père. Vous ne savez pas comment c’est difficile… Tout fuit, tout prend l’eau, le bateau coule et les rats m’encercle… Tout le monde veut sa part de mon deuil. Les financiers, les journaux, les policiers… Même vous…

Nagasaki : Il serait bien que je puisse travailler avec Mao.

Madeleine : Avec mon fils ?

Nagasaki : Oui. Avec Mao.

Madeleine : Vous êtes mariée ?

Nagasaki : Oui.

Madeleine : Vous vous imaginez, perdre votre mari… Vous savez qui était son père ?

Nagasaki : Votre mari ? Oui.

Madeleine : C’était peut-être le plus grand… Sûrement le plus grand… Mais un monstre. Il vous siphonne de son silence. Il vous transperce de son regard… Comme s’il ne vous voyait pas. Comme s’il pouvait voir de l’autre côté, comme s’il voyait votre cœur battre… Vous avez des enfants ?

Nagasaki : Non.

Madeleine : J’aurais cru… Eh bien, c’est trop pour moi. Déjà son enfance… Les 6 premières années de sa vie dans une tente d’oxygène … L’enfer. Heureusement que les domestiques étaient là… Et maintenant, le petit fait ses crises… Il est possédé !

Nagasaki : Il fait des crises d’épilepsie, Madame. C’est tout…

Madeleine : Il n’en faisait pas avant. Oh mon Dieu… Aidez-moi. C’est mon médecin qui m’a parlé de vous… Avec des médicaments, je crois qu’il ira mieux…

Nagasaki : Je ne suis pas sûr que ce soit nécessaire…

Madeleine : Je suis sa mère, je sais qu’est-ce qui est nécessaire… Il s’enferme dans son bain, vous le saviez ? Il passe ses journées dans son bain… Ou bien, il tremble sur le plancher, l’écume de son délire lui sort de la bouche comme un animal enragé…

Malgré ce qu’il me fait vivre, je l’aime, vous savez…

Nagasaki : Je crois qu’il espère retrouver son père dans l’eau. Il a compris que son père s’était noyé…

Madeleine : Pourquoi vous voulez le suivre ? Il n’y a rien à faire avec lui. C’est mon fardeau, ma croix, mon karma, comme vous dites ici… Son père s’est lancé dans le vide à cause de lui, vous savez… À cause du petit. C’est un simple, vous voyez ? La honte pour un génie comme mon mari…

Nagasaki : Je vais voir si je peux l’aider.

Madeleine : Ce n’est pas de refus. Ce n’est pas de tout repos, vous savez… Le service national, les ministres et les délégations qui veulent se manifester, offrir leurs condoléances… Vous aimez la musique de mon mari ?

Nagasaki : J’ai énormément d’admiration pour son œuvre.

Madeleine : Vous êtes musicienne ?

Nagasaki : Non.

Madeleine : C’est bon.

Nagasaki : La première rencontre se fera à deux. Mais pour les suivantes, vous devrez nous laisser seul.

Hiro-Hiro : J’entends mon corps changer de dimension à l’instant infini où il perce la membrane de l’eau, où il s’enfonce dans le miroir de la mer, dans le sel et l’iode. Je sens mon corps s’enfoncer dans la mort, et au contact de la surface, je sais que je tombe là même où la vie est née, à l’endroit même de sa naissance, il y a 3 milliards d’années… Il y a une seconde. Je sens que l’eau va prendre son royaume dans mes poumons, qu’elle va expulser le sang et prendre ses rivières dans mes veines, ses marées dans mes amours.

Au son de la cloche, veuillez tourner la page. Veuillez m’oublier et continuer la chronologie du temps. Je suis un morceau de l’histoire. Un détail peut-être. Une note du requiem, une lettre de la fable de la vie. Que le son d’une seconde. Rien de plus. L’onde de choc fait encore ses vagues sur la surface de l’eau, le monde se referme sur moi, et enfin, j’entends la vie. Sous l’eau. C’est sous l’eau qu’il fallait faire mon concert. Mais trop tard. Je suis mort. Déjà ma peau se décompose, déjà mes yeux se font picorer, déjà mon visage est oublié. Une pieuvre fera son nid dans mon cœur. Et lorsque mon âme remontera à la surface, dans une dernière bulle d’air, une méduse inoffensive, j’aurai alors tout compris. Et le silence me retournera au divin.

 


motelmurders

 

 


<--
Debut de la série "Fat man et
Little boy"

<--

-->
Texte suivant
-->

<--
Debut de la série "Fat man et
Little boy"

<--