26/05/2010   

art mécanik
hurle
Eden Motel
xia
Film film
Bookmark and Share Partager

 

 

L'AN ZÉRO
Deuxième grain de riz sous la langue

Cambodge, carnet de voyage, printemps 2010.

Muay Thai
    Frappe-moi.

Un pays regarde. TV, journaux, foule… Les rois se déplacent, les empires s’immobilisent, les étoiles sont éternelles. Le match va commencer. Les billets, les paris. La foule. Les hurlements. Places assises : 2000 bahts. Places debout : 1500 bahts. Les parieurs, au paradis : 1000 bahts. Plus que le salaire moyen d’une journée de travail…

Le ring, la sueur, les fleurs, les cris, le monde autour, le monde regarde, la foule, la sueur, le cœur bat. La foule hurle, s’époumone… Il n’y a que moi. Et l’adversaire au loin… Même pas. La douleur, oui. Seul lien réel avec le monde. Je frappe et je suis frappé. Je frappe, je veux briser le monde, l’isolement, je frappe avec rage, je tends la main au monde, aux autres, briser le silence, sortir. Je frappe et je veux être frappé, qu’on me déchiquette, qu’on brise la prison de mon corps, qu’on m’arrache la peau. Je veux sortir de ma vie. Pour vivre enfin. Exister, ce ne peux pas être que l’illusion des autres… Le rêve du papillon, je veux en sortir. Je ne veux plus être le rêve d’un autre, d’un insecte… Alors je frappe. Fort.

Mais je ne ressens presque rien. On s’habitue à la douleur. N’y a qu’elle. On se parle des fois, elle et moi. alors, un court instant, je ne suis plus seul.

Quand l’adversaire est faible, il s’écrase, et alors la douleur est à son plus fort. J’ai besoin de sentir ses poings contre mes tempes, ses genoux dans mes côtes. Quand il s’écroule, il me trahit. La promesse n’est pas tenue.

Exister dans les yeux de quelqu’un. Quelqu’un que je verrais. Croire qu’on est plus seul. Vraiment réussir à entrer en quelqu’un. Le défoncer, me faire déchirer, que son bras qui entre en moi, que mes jointures pénètrent en sa tête, les sentir briser les os, entrer en lui, le sentir de l’intérieur, briser l’immense néant et le chaos du corps, la solitude du corps. J’attends qu’il entre en moi, qu’il me rejoigne… Je lui laisse sa chance… Des fois il y parvient, c’est court, c’est douloureux, ça hurle, mais alors on a réussi, on a fait mentir le monde, on a trompé les Dieux. C’est très court, ça ne dure pas, alors je m’accroche, je veux entrer moi aussi, communiquer… Alors à chaque fois, l’arbitre stoppe le combat quelques secondes après le contact, l’adversaire est traîné dans son coin, le sang traîne au tapis, la vie sort par bave de sa bouche, il ne reste que très peu de l’autre, qu’un mince souvenir, on me lève le bras, la foule hurle, ou elle n’hurle pas… Je n’entends pas. Je reste en moi. Le monde est tellement loin, à ce moment, le monde est à son plus loin.

Après le combat… Les putes. L’alcool pour que la brume recouvre l’immensité et le vide, l’écho. Le silence de métal. Résonnent au loin, les rumeurs des carnages quotidiens. J’ai dû gagner, j’ai dû gagner… Les yeux sont souriants, les filles se déhanchent, se lovent, les gens hurlent et se lancent de l’alcool au visage, fument et rient, les filles rient aussi. J’ai dû gagner, les filles boivent elles aussi… Les mots tourbillonnent, les verres, les claques, les rires, les baisers, l’admiration, l’argent, l’alcool, les mouches, le riz, les lèvres, le sang, les mots… Tout tourne autour. Rien n’entre. Les gens me touchent, me parlent, m’aiment… Il n’y a personne. Le bruit des mouches. J’ai eu beau frapper, encaisser, il est resté hors de moi. Lui. L’autre. L’adversaire. L’autre. Le seul qui aura réellement essayé de se rendre à moi.

Les mots pleuvent. Vides.

Une femme met de la glace sur mes côtes, me semble-t-il… Elle embrasse mes sourcils… Je la prends, je la pénètre, je veux plus, abolir le mur de chair entre nous, je la mords, elle m’admire, j’ai dû gagner, je la mords, mes dents déchirent sa peau, le sang… Je la mords, le goût de la chair, je la pénètre, je la retourne, je continue, j’essaie d’aller plus profond, je pousse, je la percute, j’essaie de m’enfoncer en elle avec autant de hargne, avec la violence de l’arène… Elle crie, elle a peur, elle jouit peut-être… Elle espère de moi. Mes mots, mes caresses, mes morsures, mes poings, mes coups, les espoirs, tout sort de moi, j’éjacule, tout sort… Tout est comme avant.

Pendant le combat, je savais la foule, les hurlements, les cris, les paris, les vies effondrées, les nouveaux riches probablement, je savais la gloire… Des idées. Des concepts. Pendant le combat, j’ai baissé les bras. Pour voir. Sentir. Il me frappait au cœur. Ses genoux m’écrasaient la bouche, me fendaient les lèvres, les arcades sourcilières, me ravageaient les côtes, ses poings, ma mâchoire, mes dents, mon cou, mes os craquaient… Il me frappait au cœur. Je voulais son poing en moi. Qu’il plonge dans mon âme, qu’il me touche. Le monde est resté dehors.

Le seul lien que je vie, je le vie dans cette douleur. Cette obsession. Obsession des conflits, compulsion de la douleur. Qui entre, qui gifle, qui humilie. La douleur qui arrache tout au passage. Le seul contact, le seul lien. Elle épuise, la douleur, elle rugit la nuit. L’autre n’existe pas. Que les vampires. Je veux m’abreuver. Seuls les méchants, les ogres, les égoïstes et les brutaux gagnent. L’humanité n’existe pas. Elle n’a jamais existé. Autour de moi, une meute hurle, les sandales aux pieds. Ces sandales sont la seule différence entre le sang et les mots. Une horde dans les rues avec téléphones cellulaires. Un appétit carnivore. Avec la prétention du langage binaire. Dans l’arène, je suis un animal. Au lit, je suis un animal. À table, je suis un animal. Les gens paient pour venir voir des animaux se dévorer. Pour voir la bête hors d’eux. Garder la bête en eux pèse trop. Ils ont peur qu’elle les morde à la gorge. Alors ils la jettent dans l’arène, hors d’eux, et ils espèrent qu’elle ne rodera pas la nuit venue, lorsque le désir se fait sentir, brûlant et qu’il commande les gestes des barbares. La violence. Le sang. Que l’on boit. La bête qui rôde en eux, qu’ils exultent dans l’arène, c’est moi. Les codes, les fleurs, la musique, ce ne sont que les rituels de nos peurs. Les codes nous donnent l’illusion de ne plus être des cannibales. Mais on revient. On paie. Cher. L’animal a soif. Il a goûté au sang. Il en veut encore. Depuis toujours. Les codes nous donnent la possibilité de croire en l’illusion… De croire que la civilisation existe, que les femmes ne se feront plus violées.

L’homme est un animal solitaire. Il se tient en horde par cannibalisme. Pour être près de ses proies. Il chasse. Et demain, il chassera. Et il mangera.

 


motelmurders

 


<--
Debut de la série "L'AN ZÉRO"
<--

-->
Texte suivant
-->

<--
Debut de la série "L'AN ZÉRO"
<--