16/06/2010   

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L'AN ZÉRO
Quatrième grain de riz sous la langue

Cambodge, carnet de voyage, printemps 2010.

Angkar
    Au nom d’un monde meilleur.

1975 à 1979.
Deux millions de morts… Les camps, la torture, la famine… Le pays devenu prison, la famille, devenu délation, le grain de riz devenu obsession. Les enfants génocidaires, les adolescents, traîtres à la patrie. Ne reste rien du tissu social. Qu’un Krama. Rouge. Les enfants lacèrent leurs parents, le sang coule dans les rizières, le riz pousse, et l’humanité dépasse ses propres limites, l’horreur, le fanatisme, le radicalisme. Au nom du changement. D’un monde meilleur. Ils ont tout rasé. Ils ont tué les gens du dernier régime, leur famille, leurs amis, leurs enfants. Ils ont tué les sympathisants du Viêt-Nam, les minorités ethniques, les musulmans, leurs amis, leurs enfants, leurs voisins… Ils ont tué ensuite les intellectuels, les polyglottes, les diplômés, les propriétaires, les opposants. Ils ont tué ceux qui parlaient, ceux qui cherchaient, ceux qui résistaient. Leurs enfants, leurs parents, leurs cousins et le passant, le marchand de fruit, la belle qui ne voulait pas écarter. Ils ont tué le chauffeur, son fils de trois ans, le fermier et ses bêtes, ils ont violé sa fille et toutes les autres femmes du village, ils les ont jeté dans la rizière, ils ont éventré la grand-mère et le boucher, ils ont décapité le professeur et ont abandonné sa femme nue, gonflée sur le bord de la route. Ils ont cloués les gamins aux clôtures. Ils ont massacré tous les moines. Puis, ce fut les rêveurs, les artistes, les familles, l’espoir, la fierté, l’humanité. N’est resté que le rouge des Khmers Rouges, la fibre assassine de leurs kramas. Les sermons de leurs leaders. Et la famine. Ce qui restait, ceux qui restaient, ils les ont affamé.

Les cauchemars vivent sous terre entre les fosses communes et les mines antipersonnel. Ils sortent la nuit, savent que les villes ont été vidées, et prennent les rues pour des abattoirs. L’an Zéro. La fin. Un peuple au complet se dévore. On redéfinit les vocables de l’horrible. Il est possible de se génocider soi-même… L’auto-purification ethnique. Le radicalisme poussé à ses extrêmes. On a tous rêvé d’un cataclysme. Recommencer une fois pour toutes. Partir à zéro. Ils l’ont fait. Ils ont vidé les villes, tout le monde dans les rizières, brûlé l’argent, séparé les familles, massacré les penseurs, ont transformé le pays en prison, le riz en torture, le travail en famine, ils les ont tué un à un, tous y sont passés, ils économisaient les balles, alors le gourdin, la lame… Ils tuent à vue ceux qui portaient les lunettes au Kampuchéa Démocratique. Ils tuent à vue. Au vue de tous. La pathologie fait nation. Leurs propres villes, leurs propres familles, leurs propres penseurs, leur pays.

Et les USA, la Grande Bretagne ont insisté pour que les Khmers Rouges gardent leurs sièges à l’ONU jusque dans les années 90. Plus de dix ans après le sang fait nation.

Le matin, les oiseaux chantent. Sur les cadavres, la rosée tombe, et les premiers rayons. Après la nuit, la boucherie laisse place à la brume, l’humidité percée de rayons. La lumière déchire le voile et le tueur regarde dans la rizière. Il croit y voir sa victime, il ne voit que le reflet de son visage. Il apprend à ne plus se reconnaître. Et les oiseaux chantent malgré ce dernier meurtre. Ils font leur boulot. Et le tueur va se coucher. Aucune balle n’a été gaspillée… Le gourdin, la machette, même les branches tranchantes de certains arbustes. Aucune balle. Le tueur se couche. À l’heure du doute. L’heure où tombe la rosée, où chante l’oiseau, où le vent a froid. Où le meurtre ne sait plus cacher son visage.

L’ANGKAR, FORME ABRÉGÉE DE ANGKAR PADEVAT (EN KHMER, « ORGANISATION RÉVOLUTIONNAIRE »), EST L'ORGANE DE GOUVERNEMENT CRÉÉ PAR LES KHMERS ROUGES EN MARGE DE LA RÉVOLUTION CAMBODGIENNE. INVISIBLE MAIS BIEN PRÉSENTE, L'ANGKAR COMMANDE. ELLE FAIT LES LOIS. ELLE SEULE DÉTERMINE CE QUI EST BIEN ET CE QUI EST MAL. C'EST L'AUTORITÉ SUPÉRIEURE QUE NUL NE DOIT CONTESTER.

 


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Debut de la série "L'AN ZÉRO"
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