09/03/2011   

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L'AN ZÉRO
Vingt-quatrième grain de riz sous la langue

Cambodge, carnet de voyage, printemps 2010.

Angkor Thom
    Le draps blanc des sacrifices

J’ai laissé des traces de sang sur les draps d’un hôtel étranger. De petits points rouges, enlignés, frais, brillant, sur le blanc délavé des draps usés. Ces draps qui servent de linceul aux nuits des clients anonymes. Les puces de lits m’ont réclamé leur dû de chair à l’autel des sacrifices 2 étoiles, air climatisée. Une trace de moi. Un rituel sanglant. Puis l’oubli.

De retour, mon corps est constellé de ces cicatrices d’hôtels bon marchés en zone de guerre. Les piqûres de lits s’enlignent comme des soldats obéissants.

Les rues de chez-moi sont abandonnées, mais aucune révolution ne les a vidées autre que celle de l’opulence. Les rues sont vides, les mets aseptisés, il fait froid, silencieux. J’habite ici, semble-t-il. J’y reviens, je sens la roue m’appeler. L’engrenage veut son sacrifice, lui aussi. Le rituel demande son dû chronophage. Je m’enchaîne les poignets, je baisse les yeux et je retourne me vendre au marché aux esclaves. Je suis performant. La perte de sens n’y est pour rien. Au bout de la course, ma tombe est creusée.

Les Khmers Rouges disaient que les morts devaient rester responsables et productifs, creuser eux-mêmes leur trou et s’y ensevelir de bonne foi. J’ai les doigts autour du manche de la pelle. De la corne aux paumes.

J’aime les arbres. Ils ont pris possession des Bayons d’Ankor Thom. Et aussi de Phnom Penh, la fantôme. Ils s’enracinent en moi, plongent leurs racines en mes ruines et me servent de continent, de lit, d’amis. Je souhaite leur lenteur. Ils seront là, sur les ruines des monuments à la guerre. Je suis sans racine. Je reste seul, sous-vide, rêveur, voleur de mémoire, pilleur de sépulture. La mienne.

 


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Debut de la série "L'AN ZÉRO"
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