15/06/2011   

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Rêver
Je me souviens

Cahier Canada
    Bien quadrillé.

J’aurais bien aimé que ma langue vous fasse rire… Pour une fois… Être autre chose que le cliché de moi-même, mettre un peu de baume sur le froid ambiant. Sur la perte de notre monde. Ça n’arrivera pas. Il fait froid dehors. Les rêves tombent les uns après les autres. Je les enjambe. Je lève les yeux vers le ciel, j’espère voir un vol d’oies blanches, je m‘accroche aux bourgeons, aux détails, aux nuages… J’appelle les amis, on fait des soupers, trop peu, on se tient. On attend.

Le 2 mai, on va aller voter. Pourquoi ? La démocratie, on l’exporte tellement qu’on n'en a plus chez nous. La démocratie, c’est juste un argument pour défoncer les portes des chambres d’enfants à grands coups de bottes. Les rêves de justice, de solidarité, ça n’entrent plus dans les nouveaux complexes résidentiels. Là-bas, les maisons sont cordées comme des petits soldats. Les soldats du divertissement… Là-bas, on fait la guerre à tout ce qui n’est pas du divertissement parce que, dans ce champ de bataille moderne qu’est notre monde, le divertissement, ça sert de diversion. C’est une tactique militaire, la diversion. On nous divertit de notre révolte.

Pourtant, il pleut des raisons de s’indigner. Il neige des raisons de crier et de se battre… Et pas un flocon n’est pareil au royaume de l’indignation. Jusqu’où me mènera ma langue ? Tu suite ? Pas plus loin que mes pieds, ça c’est certain. Nous mènera-t-elle à parler encore et toujours ? À parler mais à rester chez-nous? Bien diverti? Complètement occupé à de petits détails? Les payements, les subventions, les statuts facebook… L’occupation aussi, c’est une tactique militaire… Qu’est-ce qu’on va faire après avoir frenché les beaux mots de nos révoltes? Après le lèche-vitrine du processus électoral ? Après nos soirées survoltées, la langue dans la plogue…  Qu’est-ce qu’on va faire? S’étouffer dessus, notre langue ?

Tu suite, là en ce moment, ma langue, c’est juste un papillon cloué au mur. Un piercing qui rouille… Selon Statistique Canada, 16% des adultes québécois entre 16 à 65 ans sont analphabètes. 33% ont de grandes difficultés de lecture. Le tiers de ces gens-là ont entre 16 et 25 ans,  et 40 % ont de 26 à 46 ans. En 2011, les gens chez-nous ne savent pas lire. On est un pays en voie de sous-développement.

Je suis auteur… Une personne sur trois ne peut pas me lire… Bof. Un scandale de plus. Il n’y aura pas de débat à Christiane Charette. L’analphabétisme, c’est pas très sexy, ça n’intéresse pas la reine des confessions publiques, la Martha Steward de l’information qui met les nouvelles et l’actualité dans des petits tupperware de toutes les couleurs, pour le tupperware party de nos idéologies. Mme Charette… Quand vous invitez des politicologues à parler du débat des chefs, on aimerait bien qu’ils parlent d’autre chose que du choix de cravates des langues de bois. À ce compte-là, pour qu’on s’y intéresse à la démocratie, elle devrait nous parler de ses problèmes d’enfance, de la relation avec sa mère… La justice devrait nous dire avec qui elle a couché, la semaine dernière. Et la liberté, si on veut s’occuper d’elle, faudrait peut-être qu’elle tombe dans la drogue, qu’elle vole un dépanneur ou deux, mais sans jamais faire de mal à personne, non juste des petits crimes qui nous ferait sentir à quel point elle est une victime, à quel point elle a souffert… Si au moins l’analphabétisme se faisait inséminer des jumeaux à Las Vegas…

Jusqu’où ira ma langue ? Checkez ça : Hier, j’ai détesté. Je cherchais qui blâmer. Qui frapper, quoi faire exploser, comment tuer même… Hier, j’ai rêvé de violence. Aujourd’hui, je vais devoir aller voter. Et demain accepter ? Moi, je vais peut-être voter pour pêter des vitres de char. Et ce ne sera pas la coupe Stanley. Ce sera la goutte qui fait déborder la coupe. Si on ne fait rien aujourd’hui, si nos langues restent tournées sept fois sur elle-même avant d’agir, alors, on va tout perdre.

Jusqu’où ira ma langue ? Dear Ontarians. We are from Québec. Some of us are nationalists, others are federalists. But meanwhile, we have a felon ruling the country. Today, we are all united to fight against a stronger peril. We all are totally terrified with what is happening to Canada. We are totally against the Harper government. We believe that they are leading a battle against democracy, that they fight against freedom of speech, against equality, women’s rights, against justice. We strongly believe that this government is lead by ultra religious groups, and that it is under strong pressure from the multinational’s lobby. They are selling our country. Please vote against Harper. We are counting on you. Vote against Harper.

Parce que sinon, on va devoir débarrasser. Rien à faire des pays, des élections, du droit de vote… Le 2 mai, je serai saoul, violent, agressif. Je conterai des blagues lubriques sur la fin du monde, me trouvant enfin drôle, pathétiquement seul, en attendant qu’on soit obligé de prendre les armes.

Jusqu’où ira ma langue ? Ma langue, elle est collée sur le métal gelé du terrain de jeu de la cour d’école qu’est l’Amérique. Bébé gâté, le regard graisseux. Alors tu te pointe. À l’horizon. Tu me regardes. De tes yeux où valsent les aurores boréales. De tes lèvres humides, pleines de lacs fertiles où vivent les truites et les diamants. Tu déboutonnes ta blouse blanche de neige, avec pudeur, en silence… C’est le printemps. Tu la laisse tomber sur l’asphalte qui dégèle, m’offrant tes seins miraculeux, boucliers contre la vulgarité, valons majestueux. Le métal se réchauffe. Ma langue se décolle du froid des dirigeants.

Tu m’étends sur le sol des nouvelles nations, tout nu d’avoir trop parlé, d’avoir pleuré, d’avoir perdu ma chemise… Tu te couche sur moi, m’embrasse. Je bois tes lèvres, tes mots, ta langue, les yeux saouls, les mains hésitantes, vagabondes. Les mains sur toi, j’appends à lire. Je braille. Avec bonheur, je me noie dans ta peau, ton odeur féconde. J’étais asséché, je te bois. Notre nation d’analphabètes nous regardent et lit du bout des lèvres, le manuel d’instruction.

Puis, tu ôtes ta petite culotte, ce qu’il te restait de l’époque des clochers… En silence. Ancrée dans mes yeux. Toute nue, tu es belle… La plus belle… Territoire de chasse, de fourrure, de légende et d’amour… Et je meurs mille fois sans aucun regret. Aujourd’hui, le bonheur est une petite culotte échappée sur le plancher. Et le fleuve est libéré.

Tes lèvres dans mon cou, tu m’apprends à dire oui. Tes seins se déposent sur mon visage, ma langue qui les redessine, tu ondules, tu te retournes, dépose ton nombril sur mes lèvres. Ma langue se glisse alors sur la peau lisse de ton ventre, vers ton sexe, et c’est la débâcle, les glaces fondent, les rivières coulent, et fraye le saumon. Mes lèvres qui ouvrent ta vulve, ta chair millénaire, l’odeur de champs fertiles, tes gémissements, l’amour qui se titille du bout de la langue, qui coule de ton corps, du fjord entre tes jambes, fleuve entre tes cuisses, jusqu’à tes fesses, golfe vers l’océan, vers le monde, je te bois, ta bouche qui englobe mon gland… Le souffle. Le vent. La fonte des lacs, les cris des oies, les ramages… Mon visage ruisselant. Les rivières débordent, les champs s’inondent, les bourgeons s’ouvrent, je lèche, j’embrasse… Ma langue plonge en toi, les oies crient, V sensuels dans le ciel, au bout de mes lèvres…

Ta langue qui navigue, ta bouche qui m’englobe. La gourmandise, les gémissements, le paradis humide où je me loge, où je lape l’amour, la sève et le sucre, eau d’érable riche, sirop savoureux, tes ongles dans mon dos, les labours commencent, ton ventre qui se cambre, la terre qui se retourne, tes seins qui se collent contre moi pendant que tu me bois, tes jambes qui s’ouvrent, moi qui vais entre tes lèvres, partout, toi qui irrigues l’ensemble de mes arpents de neige, de la toundra aux milles îles, moi qui bois la vie de ton sexe, qui sillonne ton ventre, ton vagin, tes prairies, tes forêts, ta beauté, ma langue en sécurité dans l’eau salée de ton fleuve, le souffle des baleines, le plaisir qui siffle, mon sexe dans les profondeurs de ta gorge, tes seins qui ondulent sous mon ventre, ton orgasme dans ma bouche, mon orgasme dans ta bouche, le bonheur de te serrer dans mes bras.

Et alors…

Pour la première fois… Je me souviens.

Il n’y a plus de cahiers Canada. Mais il y a des raisons de rêver. De se lever.

 


motelmurders