16/11/2011   

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Chroniques

Les tableaux de chambres de motel…
    Où étions-nous quand nos soldats défonçaient la chambre des enfants?

27 août 2003 Isabelle Hachey écrit un article dans la presse qui s’appelle L’affaire Kelly. L’article en question parle des foules qui se lèvent tôt pour avoir une place au spectacle de la débandade du British Government, en procès à cette époque, suite à la falsification du rapport de David Kelly sur les menaces irakiennes. David Kelly était un expert en armes bactériologiques envoyé en Irak pour savoir s’il y avait des armes de destructions massives. Suite à son rapport, il a été retrouvé « suicidé » dans sa tente. On connaît la suite. Son rapport, falsifié par le British Govenment, l’invasion, et les années qui passent, le pays embourbé dans la guerre malgré l’épuisement médiatique. Et on sait très bien qu’il n’y a jamais eu d’arme de destruction massive en Irak, autre que le pétrole. L’article d’Isabelle Hachey commençait par : « Oubliez les pièces de théâtre et les comédies musicales du West End. Cet été, le show le plus hot à Londres prend l’affiche, salle 73 de la Cour royale de justice. » Après la télé réalité, le Real Theatre, on vient voir le spectacle du mensonge qu’est le théâtre de la politique, et on applaudit. On se fait enculer l’âme et l’on achète des billets pour les représentations. À cette même époque, en 2003, il y a eu une série de 8 spectacles de Star Académie au Centre Bell. Tous complets.

L’été dernier, à Toronto, lors du G-20, il y a eu la plus grande vague d’arrestation jamais vue au Canada1. Plus de 1000 personnes se sont fait fouiller sans mandat, brutaliser, incarcérer. En avril 2010, le gouvernement Harper a coupé l’aide financière à des ONG canadiennes qui facilitaient l’accès aux centres d’avortements dans les pays du tiers-monde. Douze organismes canadiens, des groupes de défenses de droits des femmes ont protesté. Ces groupes ont vu leur propre financement préalablement approuvé par le fédéral, partir en fumée2. Puis il y a le coup d’État au sein des organismes comme Droits et Démocratie pour satisfaire les exigences radicales de la droite conservatrice3, il y a eu les prorogations de notre démocratie lors du scandale des prisonniers Afghans4, la gifle de l’ONU quand on a perdu notre siège au conseil de sécurité5, Omar Khadr enfant soldat et dernier occidental à Guantanamo…6

Les raisons de s’indigner sont nombreuses. Et il y a urgence de le faire. Ce sont les fondements mêmes de notre démocratie et des droits humains qui sont menacés en ce moment au Canada. Pourtant, quand les artistes prennent la parole en public, c’est presque systématiquement pour dénoncer le manque flagrant de financement de notre pratique ou la précarité de nos conditions socio-économiques. Tout ce que le public entend de nous, c’est qu’on veut plus d’argent. Lorsqu’il y a eu les coupures fédérales dans les aides à la tournée, on n’a parlé que des retombées économiques de ces coupures, ou de la perte de prestige du Canada sur les scènes étrangères. Lorsqu’on a fait le bilan de ces coupures, un an plus tard, même chose. Or quand ils ont fait ces coupures, on a peu parlé du fait qu’ils les ont faits au nom des « valeurs canadiennes ». Que c’était un geste idéologique.

Tant qu’on prendra parole uniquement pour se plaindre qu’on fait le plus beau métier du monde dans des conditions économiques insalubres, en oubliant l’épidémie d’analphabétisation au Québec, son taux de suicide, sa corruption et son virage idéologique, tant qu’on ne parlera que de retombés économique, d’impact financier, tant qu’on utilisera le langage des bourses, des économistes et des fiscalistes pour s’adresser à notre société, alors on ne restera que les valets du libéralisme, de la globalisation et du capitalisme débridé.

Il ne faut pas en tant qu’artiste, revendiquer notre place dans la société. Il faut la prendre.

J’en entends déjà dire qu’on ne peut pas tous faire de la politique… C’est faux. Tout est politique. L’art l’est plus que tout, inévitablement, peu importe qu’il le prétende ou non. Si nos spectacles attaquent des sujets qui semblent politiques dans le sens classique du terme, alors la question ne se pose pas. Mais si notre art ne parle pas directement de ces sujets, ça reste quand même un geste politique. Et de l’autre côté des propos et du contenu, de l’autre côté du spectre, le vide reste un « statement » politique. Une prise de parole qui ne dit que le néant, le beau, le conforme, c’est politique, c’est l’acceptation de l’ordre établi, la collaboration. Les spectacles d’humours prémastiqués, les festivals en série, la télé réalité, les talk-shows, bleu nuit, le film sur Dédé et Sébastien Ricard qui chante ensuite à Star-Académie, tout ça, c’est politique. Ce n’est pas la mienne, de politique, ce n’est pas celle que je crois, mais c’en est quand même. Et par-dessus tout, le mutisme est un geste ultrapolitique, extrêmement éloquent. La société marchande et le libéralisme, les idéologies de la pensée unique et victorieuse ont leur politique, et leurs politiciens qui oeuvrent dans l’ombre et qui prennent chaque sphère de l’espace public laissée vacante. L’abandon du politique, le malaise que la chose politique donne aux artistes, leur pudeur à s’y associer est en soit un geste politique. Ne pas agir, c’est accepter que d’autres agissent pour nous. Et ça, c’est politique. ACT7, ça peut vouloir dire acte.

Je ne dis pas qu’on doit faire nécessairement de l’art dit « politique » ou « engagé », peu importe ce que ces termes veulent dire… L’art ne se doit que d’être libre et intègre, et encore, s’il se doit quelque chose. Je dis que nous artistes, mais aussi intellectuels, philosophes et autres penseurs, nous avons laissé la place publique libre au libéralisme et à ses mercenaires. Je dis que nous avons abandonné. Et que demain m’inquiète à un degré insomniaque.

On a beaucoup dit que l’art est important parce qu’il est l’âme d’un peuple et d’une société. Or force m’est d’admettre que, quand je la regarde, ma société, j’ai l’impression qu’elle a vendu son âme au diable. Et si cette âme, c’est moi, l’artiste, alors c’est moi qui ai été vendu. Ai-je été vendu comme un esclave à qui l’on regarde les dents au marché des lois les plus violentes du profit et de la productivité, ou me suis-je moi-même vendu contre ces 15 minutes de célébrité ou simplement contre une petite enveloppe à la performance comme celle des cinéastes?8 J’ai peur de répondre à cette question. Il serait facile de ne blâmer que le marché aux esclaves…

L’académisme et l’Académie elle-même de Duras et de Hugo sont devenus ceux de Star Académie. Est-ce parce que j’ai laissé la place vide? Si nous avons tant à revendiquer notre existence en tant qu’artistes, est-ce parce qu’on a tellement été silencieux que plus personne ne se souvient de nous?

Nous avons notre rôle dans la débâcle du monde. Il faut repenser cette société nous-mêmes, parce que d’autres ont pris la place et la repensent pour nous. Il nous faut prendre notre place dans la cité et sur la place publique, remettre notre plume, notre parole, notre sensibilité et notre poésie face à cette société. Écrire, chanter à tue-tête qu’on tue en notre nom, crier pour briser le silence, la solitude, peindre les rues multicolores parce que l’asphalte prend plus de place dans les élections que la pauvreté, filmer notre voisin parce qu’on ne le connaît pas, et dire partout notre dégoût. Prendre les journaux en otage, oser dire aux partis politiques la honte qu’ils nous infligent, dénoncer l’obscurantisme médiatique, le taste choice entre Coke et Pepsi qu’est notre démocratie, le scandale du vide et l’absence de vie sur la place publique. Prendre la parole, pas pour demander à notre civilisation de nous entendre, mais pour revendiquer le civisme de cette civilisation. Ne pas prendre la parole pour revendiquer notre place, mais prendre notre place pour revendiquer notre parole. Ne pas parler d’art au monde, mais parler du monde avec art. Crier contre la déshumanisation, contre la consommation militaire, contre les sables mouvants et bitumineux où se vautrent le discours ambiant et la consommation culturelle de masse, écrire dans les journaux, descendre dans la rue parce que c’est là que sont les autres, briser la solitude, et qui sait, peut-être briser cette haine qui se développe contre les artistes dans les radios poubelles et sur les autres forums populistes, et peut-être, qui sait, en arriver à démontrer au monde que l’art est intéressant parce qu’il dit le malaise qu’il ressent.

Nous avons abandonné la place publique aux dents des ogres de la finance pour nous replier sur nous-mêmes, nous regarder le nombril et ne parler que de notre propre ventre. Nous qui avons l’immense chance de faire ce qui nous passionne, nous nous plaignons de notre pauvreté à des gens tout aussi pauvres, mais qui détestent leur journée. Oui, nous avons droit à la dignité, nous devons et nous devrons nous battre pour elle. Mais que ce combat soit solidaire de la dignité des autres. S’il doit se faire sur la place publique, qu’il s’inscrive dans une lutte plus grande pour un monde meilleur, contre un capitalisme du désastre et une droite déchaînée par la mort de la gauche.

Et que le combat précis pour notre propre financement soit relégué à l’énorme outillage bureaucratiquement sclérosé de nos propres institutions et organismes comme le CQT, l’UDA, l’ACT… Nous avons nos propres agoras, nos tribunes, nos leviers vers les machines à sous, utilisons-les pour laver entre nous notre linge taché du sang de nos guerres civiles et du charbon de notre misère.

Et à l’égard de nos organismes, disons-nous-le : le sous financement est tellement réel que nous nous cannibalisons. L’endoctrinement est tellement profond qu’au nom des principes mêmes qui nous dévorent, le productivisme, et la performance, la bureaucratie et la mégalomanie, nous nous entredéchirons, enfants de Chronos devant le gouffre des Titans. Or l’ennemi, ce n’est pas l’autre acronyme associatif. Associons-nous justement, et regardons dans la même direction.

Et disons-le haut et fort…
Fuck Wilfred Leboutiller.
Fuck Tony Blair, bébé Bush et Harper.
La salle 73 de la Cour royale de justice devrait être pleine à craquer.
Et les dirigeants de BP devraient être incarcérés.



Nous sommes des générations de soumis. On accepte le discours ambiant, on accepte de ne parler que de monnaie sur la sphère publique comme si l’économie était une religion. L’économie est une religion, et on accepte de prier. La performance est une pathologie idéologique de société, on le sait, mais on accepte de courir. Arrêtons de demander la permission d'exister. On accepte de jouer le jeu et de produire des spectacles comme on fait des souliers. Un par année. Produire… Faire des spectacles pour faire des spectacles, sans se demander ce qu’on a à dire… Produire… De peur de ne pas recevoir l’hostie bénie de la subvention, à genoux devant le prêtre, celui même qui se défait la braguette… Produire… Un autre spectacle… Un autre… Pourquoi déplacer les gens vers nos salles? À-t-on quelque chose à dire à ces gens? Ou est-ce que nos spectacles ne sont qu’une série de tableaux laminés, tous pareils, pour embellir l’hôtel bon marché où l’on se fait baiser?

Il y a dix ans environ, je me rappelle d’affirmer avec un zeste de prétention, que le théâtre Québécois était sur toutes les scènes du monde, qu’on avait les artistes les plus forts, je me rappelle de dire que la crise identitaire en était la cause, qu’on avait tellement pas de pays, qu’on devait en créer un de nos mots, de nos gestes.

Je regarde ce qui se passe dans nos salles, les dossiers que je lis, que je vois passer… Est-ce que c’est encore vrai? Où sont les démarches fortes, les prises de paroles coups de poings, que ce soit dans la forme ou le contenu, ou pourquoi pas, les deux? Où est le plan de société portée par l’art? L’humanisme défendu à la crié? Le droit à l’amour, à la justice, la liberté, le droit à la lenteur, à l’inutile? Qu’est-ce qui nous empêche de dormir la nuit? Pourquoi prendre la parole? Et pourquoi la prendre de la même manière que ceux qui l’ont fait avant nous? Parler de la famille avant que la crise identitaire soit une tautologie au Québec, c’était essentiel. Aujourd’hui, qu’est-ce qui nous broie?

Est-ce qu’on va accepter de ne devenir qu’un folklore ethnique pour le flash des touristes et des membres affaires de nos CA? Sommes-nous un bibelot pour le politicly correct? En Italie, à l’heure où l’on se parle, les bibliothèques seraient en train de se vider de certains auteurs jugés anti Berlusconi9. L’index serait revenu en occident. En Iran, on censure les metteurs en scène10, même s’ils ont étudié à l’École Nationale de Théâtre du Canada. Faire de l’art, c’est se battre.

Que le théâtre se relève et qu’il morde le cuir de la laisse qui fait de nous des chiens. Que les théâtres servent à autre chose qu’aux prises d’otages tchétchènes. Pour paraphraser Mani Soleymanlou, je le dis parce que je le peux : David Kelly a été assassiné.

Il y avait foule le jour de la pendaison.

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