10/10/2012   

art mécanik
hurle
Eden Motel
xia
Film film
Bookmark and Share Partager

 

 

Chroniques

Nous sommes immenses
    Un pas dans la rue, c’est un petit pas pour l’homme mais un grand pas pour l’humanité.

Depuis plus de cent jours…
Peu à peu, pas à pas, malgré un cynisme décadent et une condescendance outrancière de la part de nos dirigeants, le Québec se lève, réclame solidarité, et proclame un ras-le-bol de l’intégrisme économique. Ce qui se passe chez-nous est historique, le combat dépasse largement nos frontières et se positionne sur des enjeux bien plus grands que la question des frais de scolarités.
 

Depuis plus de cent jours…
Malgré les lacrymogènes, malgré les matraques et les arrestations massives, nous redéfinissons le monde. Au lieu de subir une fois de plus l’asservissement néolibéral, nous sommes en train de forcer peu à peu l’Histoire à faire le prochain pas, à franchir les barricades des idées préconçues du sacro-saint capitalisme débridé.
 
Le mirage ne tient plus. Nous avons soif.
Cette marchandisation de l’éducation et ce détournement des lieux de savoir vers les intérêts corporatifs s’inscrivent dans une idéologie qui englobe toutes les sphères de notre vie, de l’industrialisation de l’art à la privatisation de la santé, de la déforestation de l’Amazone, à l’Afrique éventrée par l’industrie minière.
 

Les étudiants du Québec sont visionnaires. Ils nous ont ouverts la voie. Nous sommes maintenant une nouvelle bouée dans le chenal dangereux du changement de paradigme mondial. Après la Révolution du Jasmin et le Printemps Arabe, après les Indignados d’Espagne, le mouvement Occupy, les insurrections de Londres et les grèves d’Athènes, nous voilà porteur du flambeau. Partout au monde, les gens se lèvent, indignés. Nous venons de prendre le relais. Nous parlons maintenant au nom d’une population mondiale en quête de justice, de solidarité, d’équité.
 
Ce que nous portons nous dépasse.
En notre carré rouge, se trouve l’espoir du peuple grec asphyxié sur l’autel de l’austérité. S’y trouve un abri pour les errants des mesures économiques, les expatriées des subprimes, les réfugiés de Katrina 7 ans après l’ouragan, ainsi que pour les autres victimes des bouleversement climatiques liées à notre boulimie énergétique. S’y trouve un remède contre les dérives radioactives, contre l’amiantose et les nouvelles maladies respiratoires. Et plus que tout, s’y trouve des bibliothèques gratuites pour les analphabètes du monde, de l’eau pour les naufragés industriels et des rations pour les affamés laissés au creux du gouffre grandissant entre riches et pauvres.
 

Ce carré rouge est un radeau pour les migrants qui doivent fuir la sécheresse de leurs terres exploitées par nos multinationales, c’est une demeure pour les expatriés des ravages miniers, les chômeurs, les expropriés, les marginalisés du système économique.
 
En nos casseroles, bouillent la colère des dépossédés et les larmes laissées par les restructurations et les licenciements. Nous nous cuisinons des lendemains autres que ceux d’une démocratie corporative vendue à bout portant au plus offrant.
 

Nos rues sont des parlements modernes, les gens qui y marchent sont géants, on les voit de Los Angeles à Londres, de Buenos Aires, à Kinshasa. On parle d’eux partout en Europe, de Madrid à Moscou, on parle d’eux en Asie, de Jakarta à Sydney en passant par Taipei, on parle d’eux sur Al Jazeera et même à la BBC ! D’autres se sont même levés à nos suites, à Washington, New York, Bruxelles, Paris…

Et là-bas, au loin, de l’autre côté des mesures de privatisation du FMI, de l’autre côté de la guerre économique, à l’autre extrémité de nos multinationales, les dépossédés des zones franches industrielles qui par miracle, entendent la clameur de nos chants, se disent : enfin ! Enfin il y a quelqu’un !

Alors ça fait peur. Alors, on nous craint. On veut nous taire. Partout, les lois spéciales ont été adoptées, de la Russie à la Suisse en passant par l’Espagne… Des lois de panique, des lois baillons, des lois matraques. Mais nous resterons debout. Nous mijotons un monde à notre image. Oui, ça prendra du temps, mais ce sera toujours mieux que de faire du temps.
 

Partout les médias tentent et tenteront de nous discréditer. De jouer de la sémantique, de blasphémer le vocabulaire pour réduire la grandeur de ce mouvement. L’idéologie dominante à besoin de stéréotypes pour survivre. On veut nous réduire, on se moque des enjeux et des porte-paroles, on nous infantilise, et l’ensemble de la machine médiatique s’arme pour détourner l’attention du cœur du combat. On veut nous pousser à dire que ce que l’on souhaite, c’est la modifier, cette idéologie dominante… Nous ne voulons pas la modifier, nous en voulons une nouvelle.

Et face à cette répression, face au monopole de la violence, nous continuons à lancer un appel à la réflexion, un appel à un moratoire des frais de scolarités, à un moratoire face à l’exploitation des gaz de schistes, du pétrole, un moratoire face à la vente au rabais de nos ressources. Un appel à l’équité, et à une économie solidaire.

Et alors, leurs sondages colleront au fond de nos casseroles, les rues s’écrouleront sous nos pas, parce qu’actuellement, on réapprend son voisin, on réentend les recettes de la solidarité, on redécouvre la saveur de la démocratie, de la liberté.
 
Nous sommes géants. Et ça prend des géants pour faire faire un pas à l’histoire.

Philippe Ducros
Auteur, metteur en scène, directeur artistique.
27 mai 2012.

 


motelmurders