31/10/2012   

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Chroniques

Que suis-je devenu?
    2012

Qu’est-ce qui en moi, est malmené par la pression de notre modernité, de notre mode de vie, de nos choix de sociétés, de nos obsessions et nos pathologies collectives ? Avec la course, la bourse et la crise, avec les combats quotidiens de plus en plus urgents, avec les radios poubelles et les campagnes électorales 2.0, en quoi mon identité est-elle modifiée?

Le printemps dernier en était un de RÉSISTANCE, de combat intime face à un monde envahissant, un monde en accélération qui s’individualise, qui peu à peu arrive trop souvent à nous dénaturer. À la suite des Indignés d’Espagne, des grévistes de Grèce, des insurgés de Londres et des occupants de Wall Street, le Québec à vu sa population sortir dans la rue et consciemment ou inconsciemment, prendre sur la scène internationale le relais d’un mouvement qui revendique un changement de paradigme économique, qui cherche à freiner l’écart grandissant entre riches et pauvres, qui cherche à stopper le sacro-saint marteau piqueur de l’austérité, qui cherche à croire en des modèles différents.

Dans ces rues, des centaines de milliers de gens se sont rassemblés, indignés… Jour après jour, pendant plus de cent jours, au bruit des casseroles, et des matraques. Tout le printemps s’est retrouvé mobilisé…

Puis… Ce fut la campagne électorale.

On veut nous faire croire que ça devrait tout régler, tout expliquer. Que notre pouvoir démocratique en tant qu’individu, ça ne devrait être que ça… Un vote. Est-ce que c’est ça que je suis devenu? Une voix au ballotage d’un pays dirigé comme une téléréalité? Dans cette campagne, on nous a dit qu’on ne produisait pas assez…Que suis-je devenu? Une bête de somme? Un bulletin de vote? Un support à Logo? Un payeur de taxe?

Qu’on soit pour ou contre la mobilisation de ce printemps, une question reste. Quand on regarde l’ampleur de cette mobilisation et qu’on constate l’arrogante surdité paternaliste qu’elle a reçue comme réponse, il faut se demander si on a encore, en tant que citoyen, un levier sur l’état et sur sa gouvernance. Avons-nous encore un rôle à jouer, une place dans la structure sociétaire? L’individu, le moi, autrement qu’être un consommateur, une bouche à remplir, un client à séduire, a-t-il une autre voix que celle de son vote, une fois tous les quatre ans? Et si lors de ces élections, le choix revient au même, sommes-nous encore en démocratie lorsqu’on a le choix entre Coke et Pepsi? Existons-nous en tant qu’individu dans la multitude gouvernée? Dans une foule indignée? Si la démocratie est le régime dans lequel le peuple est souverain, qui est ce peuple? De qui est-il composé? De sondages? Et lorsqu’on est 7 milliards, peut-on encore croire à un sens en tant qu’unité dans l’ensemble?

Faire du théâtre, c’est en soit répondre un peu à cette question. Le théâtre n’est pas art de masse. Faire du théâtre, c’est croire à la rencontre physique, au contact avec les autres, aux rassemblements, au rapport un à un, à la graine de plantée… C’est croire à l’humain en tant qu’unité. À la force qu’il contient, l’importance qu’il représente. Et à la contagion des idées qui découlent de sa rencontre.

On me demande souvent si je crois que le théâtre peut changer le monde… Cette question est en soit un réflexe de la pensée productiviste et de la soif de performance obsessionnelle à notre civilisation, en la posant on souhaite un rendement quantifiable, on embrasse déjà les dictats de la productivité. À quoi ça sert? Est-ce utile? Mais quand même, pour jouer le jeu tout en le déjouant, je réponds que ce que je sais, c’est que le théâtre m’a changé, moi, et que donc, oui, il est force de changement. Je fais du théâtre parce que je sais le pouvoir de la rencontre un à un. Que je crois au pouvoir de l’unique, de l’invisible, du grain de sable.

Oui, il nous faut nous regarder, voir ce qui est mutant en nous, ce que fait de nous cette explosion démographique, ce bombardement d’informations, ce progrès sans fin et cette croissance sans pitié qu’on nous impose. Regarder qui nous sommes aujourd’hui, ce que nous devenons, avant que les agences de marketing et les sondages le fassent pour nous. Et ainsi en se définissant, on peut définir aussi le Vivre ensemble. Pour y arriver, il nous faut du temps. Et c’est parce que le théâtre n’est pas et n’a pas à être un art de masse, ni un lieu de production en série qu’il a la chance d’être une agora populaire, une centrifugeuse d’idée et de pensée. Tant qu’il restera des lieux comme les théâtres où l’on croit encore au pouvoir de la rencontre entre humains, entre les individus qui forment la collectivité, tant qu’on croira au temps de créer, tant qu’il y aura de ces phares pour éclairer les zones d’ombres de la cité, pour questionner ses valeurs et sa trajectoire, pour prendre le temps d’élaborer une pensé, de réfléchir, de chercher, tant que nous pourrons prendre le temps de nous demander QUE SUIS-JE DEVENU? alors le déluge démographique et la croissance sans garde fou ne nous auront pas encore totalement déshumanisés.

Que suis-je devenu? D’où est-ce que je viens? Qu’est-ce qui me compose : mes idées, oui, mais aussi mes nerfs, mes tripes… En quoi me suis-je normalisé, colonisé, en quoi me suis-je aliéné de moi-même, en quoi ai-je intériorisé la répression, la violence et ses canons de beauté? Me suis-je laissé acheter? Séduire? Enrôler? Suis-je encore capable d’aimer? De rêver? D’être heureux?

C’est à ce barrage contre la massue des médias de masses, de la pensée jetable des radios poubelles, et des slogans électoralistes prémâchés que nous vous invitons lorsque nous vous invitons en une salle de spectacle, en un théâtre, un musée, une agora, une foire publique, un livre ou un poème.

 


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